Kalinineria Espaňola

La Navarraise - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | mar 08 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Centenaire aidant, La Navarraise fait enfin son retour sur scène. La dernière production connue date de mars 2005 : le Sao Carlo de Lisbonne avait remonté cette incursion de Massenet dans le vérisme, également couplée avec Cavalleria, ce qui est après tout assez naturel, puisque la même chanteuse contribua fortement au succès des deux œuvres : Emma Calvé. La critique française avait alors qualifié La Navarraise de « Cavalleria espaňola » ou même de « Calvelleria », et l’on pourrait parler ici de « Kalinineria », tant la jeune mezzo française Marie Kalinine porte le spectacle sur ses épaules, on y reviendra. Comme l’a expliqué Laurent Campellone (cf. l’interview qu’il nous a accordée), l’Opéra de Saint-Etienne a choisi de confier les deux œuvres à deux metteurs en scène distincts – Jean Louis Grinda et Vincent Vittoz -, avec des résultats très contrastés. La rareté de Massenet est montée de manière très respectueuse ; le Mascagni, en revanche, est présenté avec une audace qui déconcerte d’abord mais qui convainc très vite.

Seul écart de Jean-Louis Grinda par rapport au livret de Clarétie et Cain, l’action de La Navarraise est transposée au XXe siècle, à l’époque de la Guerre d’Espagne. Le décor est une incroyable barricade formée d’un entassement de chaises de tous les styles. Parmi les blousons et les longs manteaux, Anita apparaît d’abord comme une autre Micaela (elle aussi navarraise) : jupe bleue, et natte non pas tombante mais arrangée en couronne. L’héroïne de Massenet n’a pourtant rien d’une oie blanche, et lorsqu’elle revient après avoir tué le leader carliste Zucarraga, sa robe et son visage maculés de sang rendent plus plausible encore son basculement dans la folie. Dense, ramassée, l’œuvre apparaît comme de l’excellent Massenet, mais il va de soi que l’absence d’airs détachables n’aura pas contribué à sa popularité. « Mariez donc son cœur avec mon cœur » est pourtant une mélodie au contour typiquement massenetien qui se grave durablement dans les esprits. Et les premières minutes, pleines de bruits et de dissonances (canons, coups de fusil), sont d’une modernité confondante.

Pour Cavalleria Rusticana, au contraire, Vincent Vittoz refuse tout réalisme et situe l’intrigue dans un décor dont la nudité abstraite laisse un moment sceptique : devant un fond neutre précédé de quatre marches, de grandes toiles tombent des cintres les unes après les autres, ou y remontent, de façon plus ou moins rapide. Le metteur en scène n’a pas choisi la facilité, mais le pari est gagné : le jeu des toiles crée sans cesse de nouveaux espaces, tout comme les éclairages admirables – splendides contre-jours, notamment –, et les costumes réussissent eux aussi à être beaux sans dater l’action (on se croirait parfois dans l’Italie de Boccace vue par Pasolini).

Ce que fait Laurent Campellone à la tête des excellents chœur et orchestre de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne est tout simplement formidable. Bien que souffrante, Marie Kalinine est impressionnante en Navarraise, où elle passe sans heurts du parlé au chanté – une interprète francophone s’impose ici –, dans un rôle difficile où il est toujours délicat d’éviter les effets mélodramatiques. En Santuzza, présente sur la scène du début à la fin de l’œuvre, elle offre notamment une sublime introduction au chœur « Inneggiamo, il Signor non è morto ». La voix est belle, la diction est claire, l’actrice convaincante. Dimitris Paksoglou connaît des hauts et des bas : alors que Turiddu lui convient sans doute mieux qu’Araquil (le français est perfectible, mais très correct), la sicilienne qu’il chante en coulisses au début de Cavalleria est parfois en délicatesse avec la justesse. On apprécie néanmoins la solidité de la voix, surtout chez Mascagni ; le héros de La Navarraise peut s’accommoder d’un ténor plus léger. Baryton à la voix d’airain, André Heyboer est un Alfio absolument magnifique, peut-être un peu moins à l’aise dans la tessiture plus grave de Garrido : il devrait être parfait en Zurga en juin prochain à l’Opéra-Comique. La basse Alain Herriau impressionne aussi par son autorité vocale en Remigio, le père d’Araquil, auquel est confié dans cette production la chanson à boire qui conclut la première partie de La Navarraise, normalement interprétée par un personnage secondaire. Bien jolie Lola de Yété Queiroz, Mamma Lucia émouvante de Béatrice Burley. Une figurante italienne intervient judicieusement pour hurler « Hanno ammazzato compare Turiddu », et la conclusion de cette Cavalleria est aussi impressionnante que le cri d’Anita à la fin de La Navarraise.

 

 

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