Jonas Kaufmann et les échafaudages

Fidelio - Munich

Par Maximilien Hondermarck | sam 08 Janvier 2011 | Imprimer
Il est des spectacles auxquels on se prépare longtemps à l’avance : étude approfondie et circonstanciée de l’œuvre des interprètes, passage à la moulinette YouTube du chef d’orchestre, choix du verre de vin à l’entracte, analyse des sorties de secours du théâtre. Tout est calibré, la soirée sera parfaite. En théorie.
 
La pratique est souvent différente. Passons sur l’exécution de l’ouverture Léonore III (de 1806, quand la version définitive est de 1814) qui, si elle est une pièce symphonique remarquable, ne peut atteindre la concision et la théâtralité de l’ouverture usuelle. La suppression de la plupart des dialogues parlés, à la base même du singspiel, elle, passe plus difficilement. Il est vrai que le livret n’est pas souvent transcendant, et qu’il est certainement plus chic de les remplacer par des bribes de Borges ou de McCarthy. Mais n’est-ce pas le charme indéfinissable de Fidelio que de parler trivialement d’universel ?
 
Ce n’est sans doute pas la perspective retenue par Calixto Bieito, grande figure provocatrice de l’opéra européen depuis une dizaine d’années. Appelé par toutes les scènes avant-gardistes du continent en mal de scandale, le metteur en scène semble s’être calmé depuis son Enlèvement au Sérail berlinois déconseillé aux moins de 18 ans. En tout cas en ce qui concerne la nudité. Partant d’une bonne intention (la prison mentale est plus forte encore que la prison réelle), le metteur en scène catalan aligne sur un plateau deux labyrinthes verticaux de verre et de métal*, où les protagonistes courent, se bousculent et se perdent pendant trois heures, comme livrés à eux-mêmes, dans la direction d’acteur la plus inexistante qui soit. Il faut ajouter à cela les automatismes d’un théâtre contemporain gavé de zapping audiovisuel et de relativisme décomplexé, et dont le sommet réside dans la transformation de Don Fernando en Joker tout droit sorti du dernier film de la franchise Batman (un aperçu dans la « bande-annonce » de la production, ici : http://www.youtube.com/watch?v=1q7Wn4B5e4g).
 
Comme souvent dans ce cas de figure – et c’est le plus rageant – la distribution n’appelle quasiment que des éloges. Le Florestan de Jonas Kaufmann est, comme attendu, époustouflant. Déjà remarquable dans le disque qu’il consacrait en 2009 au répertoire allemand, son « Gott ! welch Dunkel hier ! » est ici de l’ordre de l’ahurissement : a-t-on souvent vu un crescendo comme un tsunami, une telle maitrise technique, un tel engagement au service de la langue ? Il forme avec la Léonore d’Anja Kampe un couple musical idéal, dans un même souci de compréhension et d’incarnation du texte. La soprano germano-italienne, ovationnée aux saluts, n’a peut-être pas la puissance de l’héroïne de Beethoven, elle en a en tout cas le caractère. Sa belle voix riche, ombragée est certainement la révélation de cette soirée munichoise. Wolfgang Koch nous surprend avec un Pizzaro plus léger que féroce, loin des poncifs du rôle, aidé par une ligne de chant parfaitement limpide. Un peu plus problématique est la prestation de Franz-Josef Selig, qui, s’il a parfaitement la voix de l’emploi, ne va pas chercher plus loin qu’un service minimum après tout assez ennuyeux : on cherche encore le feu dans ses yeux et dans nos oreilles.
 
La direction de Daniele Gatti souffre d’un manque de parti-pris : une jambe sur la digue mozartienne, l’autre sur la rive wagnérienne, l’orchestre ne saura jamais sur quelle plage débarquer. Le résultat n’est pas indécent, simplement en deçà des attentes placées dans la phalange bavaroise, particulièrement concernant les vents, inconstants. Le chœur ne souffre pas de cette indécision, il est superbe (et particulièrement agile lorsqu’il s’agit d’escalader des échafaudages bancals…).
 
En bref, une soirée musicalement réjouissante, théâtralement consternante. Consternation dédoublée lorsque l’on sait le vivier de jeunes metteurs en scène capables et stimulants. L’opéra n’a besoin ni du formole ni de la provocation déstructurée. Le premier paralyse ; la seconde monopolise l’attention médiatique, déjà faible. Les deux risquent de gâcher ce que nous avons de plus précieux à portée d’oreille : la musique, qui n’a certainement jamais été aussi bien servie qu’aujourd’hui.
 
 
 
* En guise de préambule à l’acte II, l’un des deux basculera à l’horizontale, à grands renforts de bruitages mécaniques, et sous les applaudissements ricanants d’un public manifestement agacé…

 

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