Inédit shakespearien

Re Lear - Martina Franca

Par Jean-Marcel Humbert | mar 21 Juillet 2009 | Imprimer

Est-il destin plus étrange que les adaptations lyriques du Roi Lear ? Verdi lui-même n’a jamais trouvé un théâtre intéressé à accueillir cette œuvre qui lui tenait tant à cœur et qu’il renonça donc à écrire. Le chemin est donc libre quand Antonio Cagnoni (auteur de 19 opéras dont une Francesca da Rimini) établit une collaboration étroite avec Antonio Ghislanzoni (librettiste d’Aïda), d’où devait naître son ultime opéra, Re Lear. Mais, déposée juste avant sa mort chez l’éditeur Guidici & Strada de Turin en 1896, l’œuvre n’est éditée qu’en 1900, et finalement ne sera jamais représentée. C’est donc une fois de plus une première mondiale que propose le 35e festival della Valle d’Itria.
Le livret suit fidèlement la trame originale de la tragédie de Shakespeare (l’histoire du roi de Grande-Bretagne et de ses trois filles est suffisamment connue pour qu’il ne soit pas utile d’y revenir ici), tout en la simplifiant à l’extrême : les sentiments individuels, notamment, sont gommés au profit des situations collectives. Du point de vue musical, l’œuvre mêle l’opéra des années 1840 (Donizetti, le jeune Verdi) aux modifications apportées par Gounod, Massenet, Ponchielli (La Gioconda) et le Verdi des dernières œuvres, ainsi que le vérisme de Puccini. Il s’agit donc d’une œuvre composite où l’on pense sans cesse à l’un ou à l’autre. Ainsi, par exemple, il n’y a pas d’ouverture, et le prélude fait penser à celui d’Aïda ; le bouffon est, quant à lui, la transposition du personnage d’Oscar du Bal masqué ; dans un de ses airs, on pense irrésistiblement aux « Pizzica pizzica » de Falstaff, en même temps qu’à l’Innocent de Boris et au Nicklausse des Contes d’Hoffmann ; à d’autres endroits, c’est Othello, ou encore Macbeth et ses sorcières qui semblent planer dans les airs… Ce n’est jamais un très bon signe quand une œuvre en évoque d’autres plus emblématiques… Mais néanmoins, l’ensemble se laisse écouter avec intérêt, et sans apparaître comme un chef-d’œuvre, constitue une agréable surprise.
L’absence de toute référence et le fait de n’avoir pu consulter la partition rend difficile l’appréciation que l’on peut avoir de l’œuvre musicale. La direction de Massimiliano Caldi est très présente et précise, sans toutefois arriver à soulever l’enthousiasme dans les moments les plus forts de l’œuvre, ou l’on aurait souhaité une orchestration plus présente : s’agit-il d’un manque d’ampleur de l’écriture, ou d’un défaut de direction, il est difficile d’en juger, mais on regrette à plusieurs reprises ces grandes envolées lyriques dans lesquelles Verdi était passé maître : en de nombreux endroits, l’inspiration musicale paraît trop courte pour insuffler la puissance qu’il aurait été nécessaire de mettre en œuvre afin de traduire musicalement et vocalement le sombre drame shakespearien.
Lorsque l’on évoque Lear au théâtre, on pense irrésistiblement à Jean Vilar, à Giorgio Strehler et à Michel Piccoli. Le dénuement du vieux roi qui abandonne le pouvoir va de pair avec une scène nue. Nicola Rubertelli l’a compris, sans arriver à épurer complètement son concept : la faille centrale est bien vue, mais les éléments verticaux qui viennent occuper la gauche de la scène ne font que contribuer à baroquiser un sol déjà trop travaillé. Les costumes de Carla Maria Ricotti sont bien dans la tonalité Shakespearienne, encore qu’habiller de blanc la pure Cordelia et de noir ses méchantes sœurs est un peu primaire. La mise en scène de Francesco Esposito est parfois faible (trop de fumigènes qui viennent chatouiller le nez sensible des spectateurs de leur odeur de vieille momie moisie ; les gestes des choristes et figurants qui se dandinent au rythme de la musique ; l’absence de tout siège qui oblige les interprètes à tout jouer par terre, ce qui constitue un inconfort visuel pour les spectateurs autant que scénique pour les artistes ; des ballets médiocres venant couper le drame comme autant d’éléments futiles et hors situation dramatique) ; elle est aussi parfois un peu baroque et simpliste, comme par exemple cette scène où le roi se retrouve prisonnier de cordages, illustrant de manière malhabile une évidence qui aurait dû transparaître par le seul jeu des acteurs et des éclairages. Mais la faiblesse de ceux-ci, indécis et médiocres (zones d’ombres, décalages d’avec l’action) ajoute encore à ces défauts qui demeurent toutefois mineurs par rapport à l’importance de cette création.
D’autant que toute la troupe et d’excellents chœurs se donnent à fond pour défendre l’opéra de Cagnoni. Les chanteurs sont tous de bon niveau, notamment Costantino Finucci dans le rôle du roi Lear, malgré une construction dramatique qui ne le situe pas en permanence comme le rôle central pivot de l’œuvre. Tout au plus regrettera-t-on une interprétation outrée à la Rigoletto d’il y a cinquante ans, ou encore comme dans les théâtres du boulevard du Crime au XIXe siècle. Serena Daolio dans le rôle de Cordelia déploie de son côté des dons de tragédienne, un  grand sens de la scène et des possibilités vocales intéressantes qui peuvent lui permettre d’envisager une grande carrière lyrique.
Donc au final, une œuvre intéressante, montée avec courage par le festival de la Valle d’Itria en un moment où les coupes budgétaires annoncées en Italie dans le domaine culturel ne laissent rien présager de bon pour l’avenir de telles entreprises, qui constituent pourtant des occasions rares, voir uniques, de découvrir des répertoires méconnus ou oubliés.
 
 

 

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