Ils sont fous, ces russes !

La Dame de Pique - Paris (Bastille)

Par Christophe Rizoud | jeu 19 Janvier 2012 | Imprimer
 
Conseil à ceux qui verront prochainement à l'Opéra Bastille cette reprise de La Dame de Pique : achetez le programme ! Une lecture préalable de l’argument revu et corrigé par le metteur en scène, Lev Dodin, s'impose en effet si l’on veut ne pas passer à côté de la soirée. Que la santé mentale d'Hermann soit chancelante, nul n'en a jamais douté. Contrairement aux frères Tchaïkovski qui lui logent une balle en plein coeur, Pouchkine finit par enfermer le héros de sa nouvelle dans un asile. C'est à cet endroit précisément – l’hôpital d’Oboukhof – que débute et que va se dérouler l'intégralité de l'histoire selon Lev Dodin. En un long flash-back, Hermann revit comme un chemin de croix les stations qui l’ont mené à la démence. Plus de jardin d'Eté, plus de salle de bal, plus de décorum. La première partie de la soirée (soit près de deux heures) se déroule entre quatre murs. Les élégantes de la Perspective Nevski ont troqué leur crinoline contre des blouses d’infirmière et Hermann erre en pyjama comme un SDF. Autre temps, autre mode. Dans la deuxième partie, les souvenirs se précisent, dixit le metteur en scène, ce qui permet enfin de décloisonner l’espace. Derrière le mur en fond de scène, apparaissent un escalier et une vaste salle occupée par un carré de statues. Le propos s’en trouve – un peu – renouvelé, plus conforme du moins au livret. Hermann y gagne un costume sombre et sa confrontation avec la Comtesse, sur pas de valse, ne manque pas de poésie, même si elle est en contradiction totale avec la musique.
 
Il faut de toute façon s'asseoir sur la partition pour adhérer au parti pris de Lev Dodin. Dès l'air de Tomski au 1er acte, la Comtesse vient elle-même chanter les paroles que lui prête le jeune officier. Dans ce récit trop exposé, Evgeny Nikitin touche à ses limites. Sa chanson au 3e acte le présente sous un jour plus flatteur. Autre entorse à la règle, le pasticcio du 3e acte est confié aux protagonistes – Lisa, Hermann, la Comtesse. Le personnage de Pauline s'en trouve réduit à la portion congrue. On ne s'en plaindra pas. Bien que très applaudie à la fin du spectacle, Varduhi Abrahamyan, dont Cornelia l'an passé avait marqué les esprits, nous a paru elle aussi mal à l'aise dans le duo comme dans la romance.
Les vétérans tirent mieux leur épingle du jeu. La Lisa d’Olga Guryakova, si elle ne saute pas dans la Néva, manque plus d’aigus que d’éclat. Vladimir Galouzine a tendance lui aussi à escamoter deux ou trois notes trop hautes, son Hermann n'a pas besoin de cela pour faire ses preuves. L'identification entre le chanteur et un rôle qu’il fréquente depuis une vingtaine d’années, qui plus est dans une mise en scène qu'il connaît et cautionne, s’avère confondante. A ce niveau d’interprétation, peu importe les détails. Le beau chant, c’est chez l’Eletski de Ludovic Tézier qu’il faut le chercher : le bronze, le legato, la noblesse. Le ténor, lui, joue sur un autre tableau. Non que la voix soit laide mais ce que l’on retient d’abord de sa performance, c’est la façon dont à l’issue d’un bras de fer sidérant, à force d’engagement et de conviction, il réussit à faire plier une partition inhumaine.
La Tsarine à la fin de la scène 3 cède sa place à la Comtesse. Broutille au regard de tous les bouleversements déjà imposés au récit. Larissa Diadkova porte encore beau un rôle que l’on a tendance à confier aux chanteuses proches de la retraite. La romance de Gretry est mâchonnée mais l’esprit est là, à défaut de spectre. Ce n’est évidemment pas sous l’apparence d’un fantôme que la Comtesse apparaît à Hermann au dernier acte mais en garde-malade, vêtue comme un kapo. Tant pis pour la dimension fantastique de l’œuvre, Dmitri Jurowski se charge heureusement d’en rétablir l’onirisme. Comme souvent les soirs de première, tout n’est pas calé mais, passé l’entracte, l’orchestre connaît quelques moments de grâce.
 
Un truc non prévu au programme, ce sont les toussotements incessants qui ponctuent la soirée et transforment la partition de Tchaïkovski en concerto pour catarrheux. Méfaits de l'hiver ou manifestation d'ennui ? Les huées qui accueillent le metteur en scène aux saluts donnent une indication de réponse.
 

 

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