Gillet, d’Oustrac, Brunet… L’affiche tient ses promesses

Dialogues des Carmélites - Avignon

Par Christophe Rizoud | dim 27 Mars 2011 | Imprimer
Rançon inattendue du succès : Des Hommes et des dieux, le long-métrage de Xavier Beauvois, César du meilleur film français de l’année 2010, ravive la modernité de Dialogues des carmélites, l’opéra de Francis Poulenc. A un demi-siècle d’écart, même mise en perspective de l’amour de Dieu et de la folie des hommes, même thème de la peur et de son antonyme, le courage, qui guide les actes des protagonistes jusqu’à l’irrémédiable, sur ce qu’on espère être le chemin du Salut. Universalité du message et intemporalité d’un opéra qui, dans son hiératisme, laisse peu de place à l’interprétation scénique. C’est pourquoi, du travail deJean-Claude Avraydans cette reprise d’une production de l’Opéra Royal de Wallonie, on retient d’abord la fidélité au livret et l’attention portée au geste. Pour le reste, on a déjà vu mieux : décors, lumières et surtout traitement du tableau final, dont l’impact émotionnel souffre du choix de représenter l’exécution des religieuses hors scène.
En traversant le Massif Central, la direction de Jean-Yves Ossonce, que l’on avait pu apprécier dans ce même ouvrage à Tours la saison dernière (cf. notre compte-rendu), n’a rien perdu de son souffle dramatique. L’Orchestre lyrique de région Avignon-Provence a juste un peu plus de mal que son homologue de la région Centre à suivre la cadence et certains partis-pris se font au détriment de la clarté qui caractérise le langage musical de Poulenc. Surtout, moins habitué à l’acoustique de l’Opéra-Théâtre d’Avignon, le chef a tendance gonfler la voilure sonore, à moins qu’il ne s’agisse d’une volonté symphonique de traiter à égalité instruments et voix.
 
Dommage en tout cas, car à vrai dire, sur le papier comme sur les planches, ce sont d’abord les chanteurs qui rendent remarquables ces représentations avignonnaises. Au sein d’une distribution entièrement francophone, qualité essentielle dans un opéra où le texte occupe une place primordiale, on relève plusieurs prises de rôle qui font figure d’événement. Le premier Marquis de La Force de Paul Gaypeine à s’imposer en un seul tableau face à un orchestre dont on a dit la prépondérance. D’une manière générale d’ailleurs, les hommes s’effacent dans une œuvre qui a tendance à les placer au second plan. Ni l’Aumonier accablé de Léonard Pezzino, ni le chevalier de La Force de Sébastien Droy débordé par le lyrisme d’unduo que Poulenc voulait chanté à « gorge déployée » n’impressionnent.
En revanche, la première Mère Marie de Stéphanie d’Oustracmarque les esprits. Avec l’instinct théâtral qu’on lui connaît, la chanteuse saisit d’emblée le caractère de son personnage – fier mais généreux – là où certaines, exagérant le trait, le campe intransigeant. Vocalement, la noblesse d’un chant soucieux de ligne autant que de diction participe à la composition et les impitoyables sauts dans l’aigu frappent juste.
Très attendue également dans un rôle qu’elle n’avait jamais chanté, Anne-Catherine Gillet propose de Blanche de La Force une interprétation à la hauteur des espoirs que ses Vincenette1, Sophie2 et Micaela3 parisiennes avaient suscités. Là aussi, la présence et l’attention portée au texte font la différence. Puis, il y a chez celle qui il n’y a pas si longtemps encore était Constance, une jeunesse, un charme qui allègent un personnage trop souvent empesé d’angoisse. Et la voix, toujours aussi rayonnante dans l’aigu, possède désormais assez d‘ampleur pour rendre justice à une partition taillée à la mesure du soprano lyrique de Denise Duval.
Autre prise de rôle d’une chanteuse moins en vue mais qui commence à faire parler d’elle, Pauline Courtinapporte à Constance une fraîcheur d’autant plus bienvenue que, par contraste, elle offre à cette Blanche d’essence légère le surcroît de maturité qui aurait pu lui faire défaut.
Un tel assaut de jeunesse, s’il n’est pas toujours favorable à la deuxième prieure de Manon Feubel, n'entame en rien la suprématie de Sylvie Brunet. Son imposante Madame de Croissy use certes des écarts de registre comme un peintre des couleurs primaires mais son art de dire relie les créateurs de l’œuvre il y a cinquante ans à la nouvelle génération réunie ici, telle une flèche dressée à la gloire du chant français.
 
 
1 Lire le compte-rendu de Mireille à l’Opéra de Paris
2 Lire le compte-rendu de Werther à l’Opéra de Paris
3 Lire le compte-rendu de Carmen à l’Opéra-Comique
 

 

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