Gergiev, Gypsy King

Shchedrin, Ravel, Mahler - Verbier

Par Sophie Roughol | dim 03 Août 2008 | Imprimer

Nous avions écrit que cette semaine à Verbier donnait de la grande formation d’orchestre un aperçu décevant par rapport à l’orchestre de chambre. En une soirée, la formation nous oblige à manger notre clavier en signe de pénitence. Peut-être fallait-il tout simplement placer un orchestre enthousiaste, virtuose, et jeune, avec les qualités et les défauts attachés à ces adjectifs, une direction précise, énergique et exigeante, comme celle de Gergiev. Peut-être fallait-il aussi en leur compagnie des solistes jouant le jeu de l’empathie, de la complicité, et animés de la même envie. Toujours est-il que pour le concert de clôture de cette quinzième édition du festival de Verbier, tous les ingrédients étaient enfin réunis, et ce fut une fête de tous les instants.

The Enchanted Wanderer, de Rodion Shchedrin, sur l’ouvrage éponyme de Nikolai Leskov, a été créé à New York en 2002, après commande du New York Philharmonic. Les curieux pourront l’entendre en intégrale mais version concert au festival d’Edinburgh le 26 août, ou encore à St Petersbourg en septembre, pour fêter la nouvelle salle, et le vingt-cinquième anniversaire du Théâtre Mariinsky. Toujours sous la direction de Gergiev et avec Kristina Kapustynska. A Verbier, seul un extrait en est donné, la chanson de Grushka. Inclassable écriture que celle de Rodion Shchedrin, qui puise ses couleurs orchestrales et ses rythmes dans le folklore russe, y compris dans l’utilisation de certains instruments traditionnels, mais aussi dans le répertoire orthodoxe, et dans la danse, lui qui écrivit tant de musiques de ballets pour son épouse Maïa Plissetskaia. La partition puissante s’ouvre sur la cavalcade de percussions et pizzicati dans les graves, appels de cuivres, martellement épique qui se résout dans la mélopée a capella de Grushka. D’abord sombre prière, puis désespérance soutenue par la harpe, violoncelle, flûtes et cor anglais, évoluant en révolte, puis en danse vertigineuse, folie douloureuse dont l’issue ne pourra être qu’un cri de rage et d’impuissance. Si Kristina Kapustynska, élevée dans le giron de Gergiev au Théâtre Mariinski de St Pétersbourg, excelle à faire comprendre l’inspiration de ces pages, magnifique d’implication et de virtuosité, on regrette pourtant de ne pas disposer de la traduction du texte, pour mieux nourrir la complicité immédiate de la salle. Valery Gergiev est attentif à la moindre péripétie de ce thriller haletant, qui est salué à juste titre d’une standing ovation pour tous les interprètes et pour le compositeur, présent. A retrouver absolument sur le site de medici.tv dont les coordonnées figurent plus bas, un extrait qui donne furieusement envie de découvrir la totalité de l’opéra.

Hélène Grimaud enchaîne avec un concerto de Ravel qui la met à forte épreuve pour maintenir la transparence et la luminosité de l’original, face à un orchestre pléthorique puisque maintenu dans la formation Shchedrin passée, et Mahler à venir. Il est vrai que pour le dernier concert tout le monde doit jouer… Gergiev, galvanisant, hypnotisant presque ses jeunes troupes, réussit la gageure d’amples phrasés qui à aucun moment ne contredisent la rythmique puissante, ni n’écrasent le clavier, avec la belle complicité d’une Grimaud attentive et fusionnelle avec l’orchestre. Second mouvement avec orchestre en catimini veillant à ne pas écraser les fleurs semées par la pianiste, duo amoureux avec un très bon cor anglais. Et conclusion ironique à souhait, enlevée avec brio par les jeunes solistes (trompette, cor anglais, harpe, décidément fort valeureux), encore plus ciselée et graduée lors d’une reprise en bis éclatant.

Mahler offre en seconde partie à l’orchestre et à son chef une occasion supplémentaire de faire valoir la palette de solistes. Remarquable prestation des cuivres, l’orchestre sort ses tripes. Gergiev sollicite le moindre détail, obtient à coup sûr une réponse fidèle, et sa lecture très analytique n’exclut pas une main droite sculptantd’amples phrasés. Ländler d’une sensualité retenue, Adagietto en lévitation, Allegro vraiment giocoso, où l’économie de gestes de Gergiev est d’une efficacité absolue. Ovation amplement méritée pour ce qui sera en fait le dernier concert de l’UBS Verbier Festival Orchestra...

Un temps déstabilisé par le retrait d’UBS après neuf ans de partenariat, l’orchestre de Verbier a désormais un avenir assuré, ainsi que la permanence de son association avec le Metropolitan Opera (dont les solistes sont les formateurs) et son chef James Levine. La gestion de l’orchestre est intégrée à l’administration du festival, sous la houlette de la Fondation, ce qui représente pour son budget global une augmentation de près de 20%, prise en charge en combinant fonds privés (fondations, mécénat) et publics (commune de Bagnes, Canton du Valais). Ainsi, l’orchestre devient Verbier festival Orchestra, orchestre de formation pour des musiciens de moins de 30 ans, participant encore plus pleinement à l’Académie, bénéficiant d’une vraie formation aux concours de recrutement et à l’environnement professionnel, mais renonçant en revanche aux tournées internationales trop coûteuses. Rendez-vous à partir du 17 juillet 2009…

 

Retrouvez ce concert ainsi que beaucoup d’autres concerts à Verbier et ailleurs, en streaming, sur www.medici.tv. Disponible un mois après l’enregistrement et gratuitement.

 

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