Gauvin et Isolde

Armide - Amsterdam

Par Laurent Bury | jeu 17 Octobre 2013 | Imprimer
 
Après avoir vu quelques-uns des spectacles récents montés par Barrie Kosky, homme de théâtre australien nommé directeur du Komische Oper de Berlin, on pouvait craindre une relecture iconoclaste de l’Armide de Gluck. Au final, c’est à un magnifique spectacle que nous convie le Nederlandse Opera, riche en images fortes et d’une grande beauté, servi par d’excellents chanteurs. Les photos figurant dans le programme inspiraient pourtant des craintes : on y voit des soldats étendus dans une zone de tranchées, une femme munie d’un bêche creusant le sol, etc., et l’on pouvait redouter que l’aire de jeu, terreuse et vallonnée, visible tout au long de la représentation, soit fouaillée allègrement par les protagonistes, comme dans le Castor et Pollux de l’English National Opera. Heureusement, rien de tel, et le rideau noir qui délimitait pendant le premier acte et le début du second un espace étroit se lève quand Armide convoque ses sortilèges pour mieux séduire Renaud : ce n’est pas avec la terre que l’on jouera ici, mais avec l’eau, dont on découvre alors une étendue plantée de quelques arbres, superbement éclairée, embrumée et pluvieuse. Les choristes et les figurants y pataugent, on voit y apparaître différentes figures allégoriques, dont un double d’Armide pendu à l’un des arbres. Au gré des différents actes, une pluie de feuilles miroitantes ou de pétales de rose tombera massivement sur ce décor, créant un véritable enchantement visuel.
La volonté de programmer Armide était sans doute en grande partie liée au choix de Karina Gauvin pour incarner le rôle-titre. On connaît bien les interprétations haendéliennes de la soprano québécoise, surtout au disque ou en concert, mais il restait à voir de quoi elle était capable sur scène. Aucune déception, puisqu’au timbre suprêmement émouvant de l’interprète (avec notamment de magnifiques monologues et un finale d’anthologie) se joint une actrice également capable de toucher, fort heureusement vêtue d’une robe noire qui fait d’elle une sorte de Marta Mödl en Isolde ; Barrie Kosky rapproche d’ailleurs ces deux magiciennes mythiques qui, motivées par la haine, optent bien malgré elles pour l’amour. Autour d’elle, les différents personnages doivent se contenter de la portion congrue. Renaud n’est vocalement présent qu’aux deuxième et cinquième actes, même si la mise en scène nous le fait voir bien davantage. Frédéric Antoun n’a donc guère à chanter, en fin de compte, et son personnage ne lui permet pas de manifester cette expressivité qui faisait le prix de son Achille dans Iphigénie en Aulide sur cette même scène. Malgré tout, on se réjouit d’entendre un ténor francophone (merci au Québec, là aussi) qui parvient à conserver un timbre agréable même dans les zones plus aiguës de sa tessiture. Quant à Hidraot, il a été décidé d’en faire une figure bouffonne, option qui convient fort bien à la truculence habituelle d’Andrew Foster-Williams. Autre artiste britannique, Diana Montague n’avait, elle, pas forcément sa place ici : certes, la mezzo a jadis enregistré Iphigénie en Tauride sous la direction de John-Eliot Gardiner, mais elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, avec une diction molle, une voix encore audible dans l’aigu mais inexistante dans le grave. Pour qui a entendu Ewa Podles, renversante dans ce même rôle de la Haine, la comparaison est plus cruelle encore. Si Karin Strobos est charmante mais rarement intelligible, Ana Quintans a un français plus clair mais moins distinct qu’à l’accoutumée, ce qui tient peut-être aux tempos parfois très rapides adoptés par Ivor Bolton qui, à la tête de l'élégant Nederlands Kamerorkest - où l'on salue notamment les superbes interventions de la flûte solo - tire la partition vers Mozart, avec souvent des résultats très séduisants, comme dans l’ineffable duo entre Mélisse et Ubalde, un convaincant Henk Neven à qui le trop rare Sébastien Droy donne la réplique en Chevalier danois (hélas victime de la seule coupure opérée dans la partition, les scènes 2 et 3 du quatrième acte).
 
On saluera surtout l’extraordinaire performance des choristes du Nederlandse Opera : articulation impeccable du français, justesse de ton, et surtout métamorphose complète selon le rôle qui leur est attribué dans le spectacle. D’abord suivants d’Armide à la gesticulation outrée, ils sont manipulés par la magicienne et adoptent une démarche saccadée de marionnettes pour le chœur « Ah, quelle erreur, quelle folie ! ». Et au troisième acte, pour l’invocation de la Haine (ici, un double plus âgé dont Armide accouche et qui lui arrachera le cœur à mains nues), les femmes se métamorphosent en blondasses en tailleur rose shocking avec maquillage à la Marilyn Manson tandis que les hommes arborent fraise et casque étrange, tout ce beau monde se trémoussant ou se caressant en des attitudes parodiques. Au dernier acte, les choristes deviennent des Plaisirs bien doux-amers, entourés de quelques figurants nus à la mine inquiétante. Après sa mémorable trilogie Monteverdi à Berlin, cette Armide prouve que Barrie Kosky est désormais l’un des metteurs en scène avec lesquels le monde de l’opéra doit compter.
 
 
 

 

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