Gare à la descente !

Le Triomphe de l'Amour - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | sam 17 Mars 2012 | Imprimer
 

 

Laurent Bury a salué ici même la parution chez Naïve du « Triomphe de l’amour » dont Sandrine Piau et les Paladins assuraient la promotion à Bruxelles il y a quelques jours (voir recension). La richesse du programme, entre chefs-d’œuvre et raretés presque toujours intéressantes, l’interprétation, idoine, en font un disque précieux entre tous. De surcroît, l’opéra français des XVIIe et XVIIIe siècles reste trop peu enregistré pour ne pas se réjouir qu’une interprète suprêmement douée y revienne. Passons donc rapidement sur la principale réserve que nous inspire le concert donné dans la salle Henry Le Boeuf du Palais des Beaux de Bruxelles. Ce n’est pas la première fois que Piau s’y produit et ce triomphe de l’amour couronne d’ailleurs une résidence entamée avec un récital de mélodies accompagné par Jos van Immerseel auquel succédait l’émouvante Theodora de Händel confiée à Hervé Niquet (voir recension). Or, sa voix, modeste, à la dynamique superbement contrôlée mais limitée, nous a déjà semblé franchir avec plus d’aisance l’écueil d’une acoustique peu propice et surtout d’un orchestre placé sur scène. Les Paladins n’ont certes pas l’opulence des 24 violons du roi et sont à l’écoute de la soliste, mais ses paroles perdent quelquefois de leur intelligibilité. Néanmoins, l’oreille s’habitue assez vite au format du soprano et s’adapte d’autant mieux que le chant ne laisse pas de nous fasciner.

Vingt ans après ses débuts ramistes au sein des Arts Florissants (Zaïre dans Les Indes galantes), Sandrine Piau conserve, intactes, la grâce et l’assurance des funambules. Le timbre, si personnel, semble doté d’une fraîcheur et d’une pureté immarcescibles, la ligne a gagné en souplesse de même que la vocalise et les notes piquées fusent comme du vif-argent, mais par dessus tout, la virtuose ne prend jamais le pas sur la musicienne. Le programme reprend exactement celui du disque dans un ordre différent, avec en climax pour clore la première partie, le bouleversant cri de douleur de Jonathas (David et Jonathas de Charpentier) et, en bis, l’appel langoureux de Phani, « Viens hymen » (Les Indes galantes), avant-goût du paradis sur lequel se refermait également l’album. La pauvre Nise de Favart souffre probablement davantage du voisinage de Rameau que Francoeur et Rebel du rapprochement avec Lully (la fureur de Roxane nous paraît toutefois d’un intérêt supérieur à l’ouverture de Scanderberg) et il faut tout le charme, l’élégance de la chanteuse pour rehausser sa relative fadeur. Quelle artiste, à l’heure actuelle, peut ainsi faire le grand écart entre les siècles et les styles, aborder la frivolité et le tragique, avec un égal bonheur ? En vérité, la question est depuis longtemps devenue rhétorique et nous n’y cherchons plus de réponse. Jérôme Corréas, l’ami, le complice de toujours, mémorable Bellone et Pollux cher à notre cœur, dirige une soliste qu’il connaît peut-être mieux que personne et leur symbiose en témoigne à l’envi. Mais alors que cette dernière se montre imaginative et prodigue en embellissements (l’Amour d’Anacréon, par exemple, est un régal), les Paladins, joliment colorés et tendres, manquent parfois de panache et de fantaisie lorsqu’ils ont l’occasion de s’exprimer seuls (les danses tirées des Fêtes de Ramire). Et c’est tant mieux, quelque part, car ils nous ménagent une pause salutaire entre deux prises de Piau. 

 

« J’ai souhaité revenir à un répertoire qui m’a ouvert, telle la boîte de Pandore, les portes de tous les possibles » écrit-elle dans la notice de son disque. Nous lui savons gré d’élargir également notre horizon et de nous arracher à la pesanteur de la condition humaine. Mais gare à la descente ! Le seul véritable défaut de ce concert réside en fait dans sa brièveté. Si déjà l’entracte nous paraissait dispensable, un seul bis relève carrément du supplice. L’addiction est inévitable et tout sevrage mortel. Parole de Piaumane !

 

 

 

Le triomphe de l’amour

 

 

 

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