Gaité, vengeance et liberté ?

Barbe-Bleue - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | mar 09 Mars 2010 | Imprimer
Jacques Offenbach (1819-1880)
Barbe-Bleue
Opéra-bouffe en 3 actes et 4 tableaux (1866)
livret de Henri Meilhac et Lucovic Halévy
 
 
Christophe Crapez, Eva Fiechter, Vincent Vittoz, Jeanne-Marie Lévy,
 
Mise en scène : Jean Bellorini et Marie Ballet
Scénographie : Nicolas Diaz
Costumes : Laurianne Scimemi
Lumières : Serge Simon
 
Barbe-Bleue : Christophe Crapez
Le roi Bobèche : Vincent Vittoz
Le comte Oscar : Richard Ackermann
Popolani : Vincent Deliau
Le prince Saphir : David Ghilardi
Boulotte : Eva Fiechter
La reine Clémentine : Jeanne-Marie Lévy
La princesse Hermia / Fleurette : Inès Schaffer
Un enfant : Jules Rodéric Emery
 
Orchestre de chambre Pelléas
Chœurs de l’opéra de Fribourg
Direction musicale : Benjamin Lévy
 
Massy, Opéra de Massy, 9 mars 2010
Gaité, vengeance et liberté ?
 
Avec Barbe-Bleue, nous nous retrouvons dans ces quelques années inouïes de la production d’Offenbach qui voient paraître quelques uns de ses plus grands chefs d’œuvre : cet opéra-bouffe est créé – avec grand succès – entre La Belle Hélène et La Vie Parisienne. Jules Vallès en dit : « Dans ce Barbe-Bleue innocent et fou, on n’a de respect pour rien. On rit à pleine gorge de la canaillerie naïve de la reine et de la bonasserie terrible du roi. De cette légende, on fait un roman comique étourdissant d’où se dégage un parfum qui grise les sceptiques comme du vin ».
 
Pourquoi cette œuvre hautement comique et spectaculaire est-elle donc tombée dans l’oubli au point d’être si peu jouée aujourd’hui ? Pourtant, le parallèle n’est pas plus difficile à faire qu’en 1866 avec le roi demeuré et la reine hystérique (ou le contraire). De fait, on ne relève, ces dernières années, que la production de la Compagnie Les Brigands de 2001 (déjà dirigée par Benjamin Lévy), celle de Nadine Duffaut à Avignon en 2003 (avec Florian Laconi), et celle d’Opéra Nomade avec Bruno Comparetti, qui a tourné en France en 2006-2007. En revanche, en Allemagne, il n’est pas une année où l’œuvre ne soit pas à l’affiche ici ou là ; elle y est jouée d’une manière assez différente, plus tournée vers le fantastique, dont le film de Felsenstein (1973) maintenant disponible en DVD (Arthaus Musik) donne une bonne idée dans le genre « Bal des Vampires ».
 
Il faut dire que l’argument n’est pas simple, mais n’est qu’un prétexte à divertissement. « Il était une fois un homme qui avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était ni femme ni fille qui ne s’enfuît de devant lui ». Le conte de Charles Perrault a inspiré plusieurs compositeurs, dont Grétry, Dukas, et Bartók. Ici, l’argument est très adapté, et ne constitue plus qu’un prétexte : Barbe-Bleue pleure la mort de ses femmes successives, et en épouse une nouvelle, Boulotte, fille replète et un brin nymphomane désignée rosière par erreur. Dans le même temps, Hermia, la fille du roi (jusqu’alors bergère) aime un berger qui se révèle être le prince auquel elle était promise. Si l’on ajoute que les femmes prétendument disparues ont été détournées à son profit par l’intendant de Barbe-Bleue Popolani, et que les courtisans exécutés sur ordre du roi ont été également épargnés, on a tous les ingrédients nécessaires à un total imbroglio. Mais voilà que Barbe-Bleue en a déjà assez de Boulotte, et jette son dévolu sur Hermia. Il faudra donc plusieurs coups de théâtre pour dénouer cette intrigue à rebondissements.
 
Lors de la création au théâtre des Variétés, les voix et les physiques sont à l’unisson, avec notamment José Dupuis en Barbe-Bleue, et Hortense Schneider en Boulotte. La notoriété des titulaires des rôles principaux montre bien l’importance qu’ils représentaient pour Offenbach, qui souhaitait qu’ils soient capables de s’adapter à tous les genres, dont le pastiche, comme toujours présent : cette fois c’est Robert le Diable de Meyerbeer qui en fait les frais, avec aussi un rappel des Rantanplan de La Fille du Régiment et de La Force du Destin.
 
La présente production, créée le 31 décembre 2009 à l’Opéra de Fribourg, y a déjà été jouée neuf fois : on pouvait donc s’attendre à un spectacle parfaitement rodé. La grande idée des metteurs en scène Jean Bellorini et Marie Ballet est de faire tourner l’ensemble autour du concept de la barbe à papa (même pas bleue) : il y en a une au centre du plateau dès le début, qu’un gamin vient dévorer, puis l’accessoire alimentaire réapparaît en nombre croissant tout au long de la représentation, fabriqué soit en coulisse, soit sur scène. Et ils poussent même le sadisme jusqu’à obliger les chanteurs à en manger en cours de représentation, ce qui pour Boulotte (je ne parle pas de sa ligne) manque de tourner fort mal vocalement parlant… On voit quand même que tout cela est, dès le départ, d’un premier degré un peu lourd, quand le thème central est véritablement « gaîté, vengeance et liberté »…
 
De fait, l’ensemble de la production ne paraît pas vraiment décoller. Le public rit, mollement. Les raisons en sont multiples : une mise en scène peu inventive (le seul moment vraiment réussi est la scène du caveau des fausses mortes), des décors « cheap », des costumes ou le meilleur côtoie le pire (le sommet étant atteint avec les robes abat-jour dont les dessous s’allument), des éclairages parfois médiocres, une salle trop grande pour certaines des voix (on n’entend qu’à peine certaines d’entres elles au 9e rang…), et surtout un plateau démesuré pour la production, et mal utilisé : les distances sont souvent trop grandes entre les protagonistes, et les deux hideuses passerelles qui enjambent l’orchestre ne font qu’ajouter au ralentissement de l’action. Les acteurs n’y sont pour rien, qui font de leur mieux pour s’entraîner mutuellement. Mais il y a trop de temps morts, les chanteurs restant plantés là sans instruction précise, attendant des applaudissements qui ne viennent pas. Il faut dire que le texte, long et laborieux, qu’ils disent pour la plupart fort bien, contribue aussi à ce ralentissement (à noter au passage que le sucre ne fond pas dans l’eau, mais s’y dissout).
 
Or, la partie chantée est encore plus inégale. Christophe Crapez est bien connu dans ce type de répertoire à la Péniche Opéra et chez la Compagnie Les Brigands (le rôle titre du Docteur Ox et Falsacappa des Brigands). Il a un physique tout à fait adapté au rôle de Barbe-Bleue, de la présence, du métier, et une voix. Mais on retrouve également toujours chez lui un certain laisser-aller, le professionnel semblant préférer sa facilité naturelle à une véritable recherche de la perfection. Cela s’est traduit aujourd’hui par des problèmes vocaux qu’il ne faudrait pas laisser s’installer (la voix bouge de plus en plus au fil de la représentation, et deux couacs sont rattrapés de justesse). Le reste de la distribution est dominé par Jeanne-Marie Lévy, extraordinaire reine Clémentine, bien dans la tradition avec une diction tant chantée que parlée parfaite, et une présence scénique épatante ; son époux (à la scène) Vincent Vittoz ne lui cède en rien, qui campe un roi Bobèche parfait. Les autres protagonistes sont de bonne qualité, notamment Richard Ackermann et David Ghilardi. Mais on regrette qu’Eva Fiechter et Inès Schaffer soient quasiment incompréhensibles dans les parties chantées. Et le rôle de Boulotte, en particulier, nécessiterait une personnalité beaucoup plus forte, inventive et variée que celle que laisse apparaître mademoiselle Fiechter (on se prend à rêver de ce que Michèle Lagrange aurait fait du rôle…). En revanche, on notera l’excellente prestation des cantatrices prêtant leurs voix aux précédentes femmes de Barbe-Bleue, Nathalie Constantin, Catherine Bugnon Arti, Céline Steudler, Annina Haug et Prune Guillaumon.
 
L’orchestre se sort plutôt bien de l’exercice – encore que l’on regrette une sonorité trop sèche des vents –, sous la baguette solide, sinon inspirée, de Benjamin Lévy, qui a bien du mal à rendre la représentation vraiment pétillante. Mais on doit quand même saluer la très amusante dernière reprise de la cantate avec un orchestre devenu totalement Hoffnungien… Donc, au total une soirée un peu laborieuse, mi-figue mi-raisin, où l’on ne s’ennuie pas vraiment, mais où l’on se rend compte de ce que pourrait être cette œuvre, servie par une production plus totalement débridée qui lui rendrait meilleure justice.
 
Jean-Marcel Humbert

 

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