Equilbey au sommet

Der Freischütz - Toulon

Par Maurice Salles | ven 28 Janvier 2011 | Imprimer
Poursuivant sa politique d'enrichissement du répertoire de l'Opéra de Toulon, Claude-Henri Bonnet prend le risque de programmer une oeuvre jamais jouée sur la scène varoise, et de surcroit fort éloignée des standards de l'opéra italien qui attirent les foules. Disons alors aux absents qu'ils ont eu tort de s'abstenir, car si l'aspect théâtral de la représentation peut susciter des réserves, la réalisation musicale et vocale sont d'une qualité propre à servir le chef d'oeuvre de Weber.
 
 
Le metteur en scène, explique dans un entretien à Var-Matin, que l'intervention quasi-divine qui entraîne un dénouement heureux est une erreur. A en juger par l'absence de symboles religieux chez la pieuse Agathe, la modification de la fin de l'acte II – Max et Samiel se regardent en chiens de faïence alors que le livret prévoit que ce dernier disparaît quand Max fait le signe de la croix – et le rejet de l'ermite au final en fond de scène, où on l'aperçoit à peine, Jean-Louis Benoît  a cherché à minimiser le plus possible le rôle de la religion. Ce choix s'accorde-t-il vraiment à l'oeuvre ? Le succès immédiat qu'elle remporta tient évidemment à la musique de Weber, mais peut-être aussi à cette fin bien de son époque, où la décision d'un homme voué à Dieu s'accorde aux exigences de la raison et à l'aspiration au bonheur des jeunes gens en affaiblissant des potentats qu'elle amène à renoncer à des pratiques ancestrales liées à la fondation de leur statut social. Passé ce grief, auquel on peut ajouter le traitement des foules en masses compactes et immobiles, on reconnaîtra que la transposition dans un univers urbain que les déclarations du metteur en scène nous avaient fait redouter n'avait rien d'insupportable. 
Cette transposition retentit sur les décors de Laurent Peduzzi, minimalistes mais plutôt agréables à regarder et de surcroit fort bien éclairés par Joël Hourbeigt. Les bas-fonds sur lesquels ouvrent de mystérieuses portes et où se dressent des cages de torture sont un équivalent pertinent de l'effrayante Gorge aux Loups. Elle retentit aussi sur les costumes de Marie Sartoux, de manière moins satisfaisante à cause d'un parti-pris d'uniformité difficile à justifier : rien ne distingue les paysans des chasseurs, et l'affrontement entre Kilian et Max perd de sa clarté. Quant aux couleurs sombres, elles privent le spectacle de la gaieté toujours prête à s'exprimer, du tournoi initial à la fête finale.
Reste que, si l'on n'adhère pas toujours à ce que l'on voit, on est séduit d'emblée par ce que l'on entend, et ce bonheur ne cessera pas, à peine terni çà et là par un choeur attaqué trop vite ou les efforts sensibles d'un ténor victime d'un refroidissement. D'une battue d'abord sage et retenue, puis plus large, mais toujours très précise, Laurence Equilbey trouve dans les musiciens de l'orchestre des partenaires amoureux qui donnent le meilleur d'eux-mêmes. Cors, hautbois, clarinettes, violoncelles, flûtes, pour ne citer qu'eux, on sent que les instrumentistes mettent du coeur et prennent du plaisir à leur exécution. Rythmes dansants, langueurs des effusions, couleurs sombres ou primesautières, dosages parfaits des intensités entre la scène et la fosse, des contrastes sonores, c'est sur les hauteurs que Laurence Equilbey nous entraîne, tout comme, c'est immédiatement perceptible, elle y a entraîné le choeur.
Un autre mérite de cette production est la qualité de la distribution. Sans doute le refroidissement annoncé avant le spectacle prive-t-il Jürgen Müller d'une bonne partie de ses moyens et son Max rogné aux entournures est parfois contraint de marquer mais il va jusqu'au bout. Tous les autres hommes sont irréprochables. Le baryton de Bartlomiej  Misuda est bien clair, pour Ottokar, mais la couleur de Nika Guliashvili – Kuno – et d'Igor Ngidi – Kilian – est assez sombre, et le deuxième a un allant  tout à fait dans le personnage. Fernand Bernadi a les graves profonds et la componction du saint homme. Dans le rôle parlé de Samiel, Jean-Michel Fournereau, qui n'est pas le géant prévu par le livret, prend des allures de dandy mâtiné de Joker. Roman Ialcic, en Kaspar sanguin, impressionne, mais gomme un peu la veulerie du personnage quand il affronte Samiel. En revanche tant Jacquelyn Wagner que Mélanie Boisvert subjuguent, la première en Agathe à la sensibilité frémissante et à la voix aussi longue et souple que nécessaire, la deuxième en Annchen piquante, vive et compatissante, et d'une agilité vocale délicieuse.
La création de l'oeuvre à Toulon était en soi un événement; cette interprétation musicale et vocale en fait un vrai bonheur !
 
 
 

 

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