Entre errance et illumination

Le Roi Roger - Paris (Bastille)

Par Marcel Quillévéré | jeu 02 Juillet 2009 | Imprimer
Il semblait à Aschenbach /que Tadzio/ / lui souriait là-bas et lui montrait le large…/qu’il/ tendait sa main vers le lointain et s’élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses… »
Thomas Mann – Mort à Venise
 
Le Berger
Ecoutez, dans le silence de la nuit, l’appel secret et lointain du bruit de la mer ? Qui me suivra là-bas ?
Karol Szymanowsky & Jaroslav Iwaskiewicz – Le Roi Roger
 
Gérard Mortier a fait un beau cadeau aux Parisiens en leur offrant Le Roi Roger de Szymanowsky en guise de dernier spectacle. Il faut le remercier d’avoir enfin créé à Paris une version scénique de ce chef d’œuvre dont un concert aux Champs Elysées, en 1996, avait déjà révélé toutes les beautés. Une œuvre, créée à Varsovie en 1926, toujours aussi mystérieuse, pour laquelle il fallait un metteur en scène à la hauteur, ce qui n’est pas le cas de Krzysztof Warlikowski qui alourdit sans cesse le propos ou s’en distancie par une ironie hors sujet, en lui ôtant finalement toute sa grandeur. Il y avait pourtant là matière à faire un magnifique spectacle tant cet opéra, merveilleux hymne à la vie et au soleil, résonne aujourd’hui plus fortement que jamais. Un superbe antidote à tant de dogmatismes, d’intégrismes et d’obscurantismes.
   
L’œuvre est nourrie de romantisme européen (et de son orientalisme). On pense aussi à Nietszche, à Thomas Mann, et, plus près de nous, à Pasolini et aux philosophes nietzschéens d’aujourd’hui (Savater, Onfray). Œuvre crépusculaire, elle débute au coucher du soleil et se termine à l’aube. C’est un grand rituel nocturne d’1h30, un voyage vers l’éblouissement de l’aube quand au bout du chemin, le Roi Roger chante son hymne au soleil (mot essentiel qui termine l’opéra). La recherche humaine de la transcendance y prend racine au plus profond de l’amour humain et il suffit d’un intrus (comme Tadzio dans Mort à Venise ou le Jeune Homme dans Théorème) pour remettre tout en cause jusqu’à entrevoir l’illumination. L’intrus est ici un jeune et beau berger qui parcourt la Sicile en invoquant un Dieu inconnu dont la philosophie, faite d’amour et de plaisir séduit de plus en plus d’adeptes. Le Roi Roger est intrigué, son épouse Roxane subjuguée. Le beau jeune homme rencontre le roi et lui entrouvre par la musique et la danse, les portes de son royaume de lumière. Roxane part rejoindre ses disciples et le Roi, à son tour, décide de « devenir pèlerin » (on songe aux « pèlerins de l’éternité » de Byron). La nuit s’achève alors qu’il erre dans la nature. Roxane l’appelle, il demeure seul et chante avec exaltation : « Du fond de ma solitude, j’arracherai mon coeur limpide et l’offrirai au soleil ». Pour suivre le berger ? La question reste posée.
  
Quel dommage donc que ce cheminement intérieur, ce rituel complexe et quasiment ésotérique soient rendus totalement abscons par une mise en scène aussi anecdotique  qui, à force de tics et de gadgets inutiles (le Disneyworld final !), fait de l’explication de texte prétentieuse au énième degré. C’est parfois beau, souvent esthétisant, mais il aurait fallu un Olivier Py (si sensible à cette problématique et toujours si proche de la musique) pour rendre justice à l’opéra et en révéler, en un geste amoureux, toutes les beautés. Dans le film qui est imposé au début et qui distrait trop de la musique, le metteur en scène invoque le baron von Gloeden et ses éphèbes de Sicile, les années Woodstock, Joe Dalessandro et le film Flesh. Le parti pris « années 60 » s’essouffle très vite, le couple Roger-Roxane se réduit à un couple de bourgeois désabusés et l’apparition du berger en hippie est tellement caricaturale que le personnage en devient ridicule.
 
Mais la sublime musique de Szymanowski résiste heureusement à ce fatras et fascine les spectateurs. Dans la fosse, Kazushi Ono, à la tête d’un splendide Orchestre de l’Opéra, déploie avec lyrisme et grandeur une palette de couleurs impressionnante. Il comprend tellement cette musique, tout imprégnée de Shreker, Scriabine et Strauss et aussi de Debussy, Ravel et Roussel. Les cordes chantent l’amour avec un goût de miel (sublime leitmotiv, à l’unisson, du chant du berger). Les vents sont, tour à tour, violence, tourments et soleil cuivré (émouvants soli du hautbois, de la flûte). Sur scène, Mortier a réuni la plus belle distribution dont on pouvait rêver : Jadwiga Rappé (Diaconesse) et Wojtek Smylek (impressionnant Archevêque), Stefan Margita, dont la voix sonore a tout le dramatisme du conseiller Edrisi. Eric Cutler est le meilleur Berger qui existe actuellement, un ténor rare, grand interprète de Bellini, qui négocie aisément la tessiture aiguë et redoutable du rôle en se permettant toutes les nuances dont rêvait Szymanowski. Olga Pasichnyk, à la voix timbrée et veloutée, est une merveilleuse et belle Roxana. Quant au rôle écrasant du Roi Roger, il est interprété, avec une maestria tout simplement confondante, par le jeune Marius Kwiecien. Un baryton exceptionnel à la voix ronde et sonore, un comédien hors pair au physique de jeune premier, qui a fait un véritable triomphe aux saluts. Tous les artistes ont été ovationnés par une salle comble, excepté le metteur en scène accueilli par des huées que voulait couvrir une autre partie du public qui rendait ainsi hommage, sans doute, au travail audacieux réalisé par Gérard Mortier à Paris. Pari réussi : les spectateurs sont venus en masse découvrir Le Roi Roger.
 
 

 

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