Enivrements poétiques

Récital - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | sam 07 Novembre 2009 | Imprimer
 
 À artiste d’exception, programme exceptionnel. Et ô combien exigeant ! Saluons d’emblée le courage de l’artiste, mais aussi son intelligence, car si sur le papier la proximité d’œuvres aussi disparates que celles de Messiaen, Strauss et Mehldau pouvait sembler incongrue, force est de reconnaître que Renée Fleming a su insuffler à cette soirée une incroyable cohérence. Il est vrai qu’entre les pages spécifiquement écrites pour elle (Dutilleux et Mehldau) et celles qui semblent avoir trouvé en elle leur interprète idéale (Strauss, et d’une certaine manière, peu orthodoxe sans doute, Messiaen), le résultat ne pouvait être que passionnant.
   
Du cycle Le Temps l’horloge qu’Henri Dutilleux a composé à son intention, tout fraîchement créé à Paris en mai dernier, elle donne ce soir en première audition pour l’Allemagne une lecture toute d’intériorité, façonnant à l’envi texture vocale, timbre et couleurs. On sent que le compositeur et l’artiste ont longuement travaillé ensemble, tant la soprano a fait sien cet univers poétique. À l’image de sa robe, qui se fait tour à tour mate ou moirée, la voix de l’artiste s’invente des nuances surprenantes. La méditation sur le temps, l’espace, le mouvement, trouve avec le piano seul (mention spéciale au formidable Maciej Pikulski, complice idéal) une force que l’orchestre, par l’éblouissante palette sonore déployée, diluait au profit d’effets d’atmosphère. Ici, tout se concentre, les structures se resserrent, et la prestation de l’artiste n’en a que plus de poids. Dommage que le texte ne soit pas mieux projeté. Mais saurait-on lui reprocher, elle qui a tant défendu notre répertoire, de favoriser les voyelles aux dépens de consonnes ? Étrangement, c’est à Germaine Lubin qu’on pense ici, avec laquelle elle partage ce travail sur le timbre, sur le legato, avec ces phrasés souples et profonds – et une diction un rien cotonneuse…
 
Les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen, sans doute moins bien articulés encore, semblent toutefois mieux convenir à sa voix, dont elle ose rechercher jusqu’à la raucité parfois (« Les deux guerriers »), elle qu’on accuse souvent de ne faire que du beau son ! Mais on reste sidéré par l’interprétation, loin des habitudes et des attentes : Fleming assouplit en effet la carrure de ces pages pour en dégager des respirations, des rythmes comme on ne les avait jamais entendus – à la limite du déhanchement parfois (« Prière exaucée »), comme un peintre qui n’aurait pas eu à choisir entre la couleur et le dessin. Quel effet !
 
Avec les Strauss, plus attendus, Renée Fleming donne à entendre une tout autre dimension de sa voix : le lyrisme débordant de Zueignung, graves charnus, aigus pleins et radieux, et ces ineffables pianissimos nourris, impalpables et timbrés pourtant…
 
Le cas de Brad Mehldau est à mettre à part. Ce compositeur et pianiste de jazz, avec lequel Renée Fleming a déjà enregistré un disque, clôt ce récital sur une note plus personnelle. On dirait que le compositeur a voulu donner à l’artiste la possibilité de donner à entendre toute l’étendue de son talent. Rarement en effet musique aura semblé aussi subtilement adaptée aux qualités propres de la cantatrice, tant dans l’utilisation de sa tessiture, avec une prédilection quasi amoureuse de son medium, si gorgé d’harmoniques, que dans le phrasé lui-même. De fait, chaque phrase semble ici couler de source (l’utilisation de la langue maternelle de la chanteuse y est-elle pour quelque chose ?). Musique certes à mi-chemin entre univers purement classique et monde du jazz, ces mélodies épousent avec autant de bonheur les courbes de la voix de la cantatrice que les paroles de Rilke – ineffable « Extinguish my eyes, I’ll go on seeing you » ! Étrangement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce cycle semble comme un écho improbable mais réel aux Poèmes pour Mi qui ouvraient la soirée…
 
Les innombrables bis auront ensuite valu à son public un panorama plus hétéroclite de son talent, avec quelques incursions dans le répertoire vériste (cf. son tout dernier disque, Verismo, DECCA) mais aussi d’autres Strauss (un Morgen à pleurer)…
 

 

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