En mal de germanitude

Der Freischütz - Paris (Favart)

Par Antoine Brunetto | jeu 07 Avril 2011 | Imprimer
Fallait-il opter pour la version française du Freischütz ? Ce choix participe à une volonté de John Eliot Gardiner de débarrasser l’opéra le plus connu de Carl Maria von Weber d’une tradition germanique qu’il trouve pesante. Pour ce faire, il a sélectionné des interprètes plutôt jeunes à la vocalité mozartienne (nous y reviendrons) et la version française de l’œuvre, revisitée par Berlioz. Il défend ce dernier choix dans le programme en pointant les affinités de l’œuvre avec le modèle de l’opéra comique à la française (renforcées par le remplacement des dialogues par des récitatifs), ou le caractère très français de certains personnages tel que Max.
 
Pourtant, est-ce le fait de notre oreille déformée par notre fréquentation de l’œuvre exclusivement en allemand, il nous semble qu’une partie du charme typiquement romantique de l’œuvre s’est éventée en passant sous la plume d’Hector Berlioz. Certes on est fort heureusement loin du Robin des Bois commis par Castil-Blaze sur cette même base quelques années plus tôt, mais l’atmosphère de l’opéra en ressort tout de même profondément modifiée. Tout d’abord on perd le caractère original du singspiel avec ses alternances de parties parlées et chantées, mais aussi le changement de langue semble avoir quelque peu affadi le livret. Et ce ne sont pas les quelques plages de ballets ajoutées par Berlioz qui changeront notre sentiment, gâchées ici par une chorégraphie quelque peu ridicule.
Il faut dire que le metteur en scène Dan Jemmett semble s’être donné pour but également d’édulcorer l’œuvre. Seuls quelques costumes rappellent le lieu de l’action. Mais loin de l’atmosphère pesante et inquiétante, où quelque diablerie rôde sans cesse, nous sommes ici dans un univers forain plutôt riant : Kouno tient un stand de tir, Agathe habite une roulotte colorée… Même la scène de la Gorge du Loup manque singulièrement de mystère et d’épouvante : pourtant les tiges de ronces géantes et le décor peint de paysages tourmentés étaient un écrin parfait, mais où sont les visions effroyables suggérées par l’orchestre ?
 
Heureusement le fantastique se retrouve ailleurs, et notamment dans la fosse : les grands triomphateurs de la soirée sont sans doute John Eliot Gardiner et son Orchestre Révolutionnaire et Romantique. Dès l’ouverture, l’on sent une merveilleuse affinité des instrumentistes et du chef avec cette musique. L’orchestre n’usurpe pas son nom, avec ses cordes pleines d’élans, ou frissonnantes, les vents tour à tour lyriques ou grinçants à l’approche du démon. Il ne reste qu’à parfaire quelques interventions des cuivres, il est vrai mis à forte épreuve tout au long de l’ouvrage (le final du grand air d’Agathe à l’acte 2 ou encore l’air des chasseurs au dernier acte).
 
On applaudit également sans réserve le Monteverdi Choir : le français et la mise en place sont irréprochables1, mais c’est surtout le style que l’on admire, le caractère folklorique n’étant jamais le prétexte à des débordements douteux (on citera à ce titre, le chœur des chasseurs à l’acte 3 que l’on redécouvre chanté ainsi tout en nuance).
 
La distribution se distingue par sa jeunesse. Par opposition à une certaine tradition allemande qui tend à distribuer les amants à des chanteurs de format wagnérien, ce sont des interprètes plutôt associés au répertoire mozartien qui sont réunis ce soir. De fait, rarement aura-t-on entendu une Agathe aussi fraîche. Sophie Karthäuser brille particulièrement en seconde partie de soirée, lorsque la ligne s’allège : la prière « En vain au ciel s’étend un voile » émeut par ses longs aigus filés. En revanche, la grande scène de l’acte deux la montre un peu moins à son aise, faute d’une medium suffisamment charnu. Le Max d’Andrew Kennedy est également juvénile et séduit par un timbre clair mais d’une belle rondeur. Il ne sonne en tout cas jamais sous distribué, affrontant crânement les passages plus héroïques du rôle.
En Annette la pimpante Virginie Pochon parvient à éviter toute l’ingénuité bécasse que peuvent y insuffler d’autres interprètes. Loin de la soubrette agaçante, nous sommes en présence d’une confidente fine mouche, et la voix plus mûre qu’habituellement se joue sans problème de la partition.
Les caractères secondaires manquent quelque peu de relief, notamment Kouno (Matthew Brook) un peu court dans les graves. Le Kilian de Samuel Evans, peu marquant vocalement, impressionne plus par son engagement physique (il saute, danse, se jette à genoux…). Enfin, on notera l’ermite bien chantant de Luc Bertin-Hugault, mais de couleur un peu claire.
Quant au Gaspard de Gidon Saks, on ne peut lui reprocher un quelconque manque de caractère. L’interprète est magnétique, rendant parfaitement le côté malsain du personnage, renforcé par la noirceur du timbre et le volume sonore impressionnant. Malheureusement il faut supporter en contrepartie une diction française incompréhensible et surtout une ligne de chant sans arrêt malmenée avec force aboiements (en particulier dans sa chanson à boire au premier acte, « Dans la joie et les plaisirs » bien débraillée). Il s’apparie cependant bien avec le Samiel guttural de Christian Pelissier, petit personnage parfaitement inquiétant.
 
Au final on aura eu droit à un Franc Tireur de belle tenue, surtout au niveau orchestral mais qui n’en reste pas moins, à notre avis, qu’un succédané de l’original.
 
 
 
1 Tout au plus pourra-t-on noter de très légers décalages dans la scène de la Gorge du Loup : murmures et hurlements manquent de netteté du fait du choix du metteur en scène de placer le chœur en fonds de loges dans les étages.
 

 

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