Du mythe à la réalité

Hommage à Maria Malibran - Pesaro

Par Christophe Rizoud | mar 19 Août 2008 | Imprimer

Rien de tel pour forger un mythe qu’une disparition prématurée. Maria Malibran, morte à 28 ans des excès de son tempérament et d’une mauvaise chute de cheval, en expérimenta malgré elle la formule. D’autres foudroyés l’ont confirmé par la suite : James Dean, Marylin Monroe ou d’une façon différente, Greta Garbo, Maria Callas... L’ampleur de la renommée de la Malibran, le mythe donc, était tel que les italiens, qui en matière d’opéra aiment bien tirer les marrons du feu, n’admettant pas qu’elle fût née sur un autre sol que le leur, allèrent jusqu’à décréter qu’elle avait vu le jour non à Paris mais à Lucca en Toscane, où elle aurait été vendue enfant à Manuel Garcia. En même temps que sa biographie, son image fut remodelée pour obéir aux impératifs d’un romantisme souverain (nous sommes dans les années 1830). Musset s’en mêlant acheva d’ériger le parangon au moyen de quelques stances devenues fameuses (1). Deux cent ans après, on en parle encore, au point que le festival de Pesaro n’a pas voulu laisser passer l’anniversaire de sa naissance, s’engageant bravement dans la tranchée creusée à grand renfort de marketing depuis bientôt un an par Cecilia Bartoli. On n’aurait pas été surpris d’ailleurs de retrouver la cantatrice romaine, sinon dans les loges du Teatro Rossini où elle a ses habitudes, du moins sur scène. A défaut, c’est Joyce Didonato, qui a accepté, sous la direction amoureuse de son compagnon Leonardo Vordoni, de se prêter au jeu, un jeu dangereux puisque la chanteuse se voit confrontée à un double défi : célébrer la mémoire d’une diva, morte mais soi-disant incomparable, tout en affrontant le fantôme d’une autre, bien - voire trop - vivante.


Il en faudrait plus pour décourager la mezzo-soprano américaine dont la carrière, construite à force de volonté, vole depuis quelques temps de succès en succès. Le dernier en date, I Capuletti e i Montecchi à l’Opéra Bastille, participe d’ailleurs pour moitié à cet hommage à la Malibran et en grande partie à son triomphe. Car si Joyce Didonato réussit à rendre chacune de ses incarnations vivantes, Cherubino comme Susanna, Desdemona et Rosina, c’est en Romeo, après l’entracte, qu’elle subjugue vraiment.

Les Mozart en début de programme sont pourtant bien plus qu’une mise en bouche. La cantatrice, blonde et « brushée », tout sourire dans une robe noire au chic un peu artificiel, peut sembler au premier abord échappée d’un feuilleton américain. La sincérité de l’artiste aide vite à dépasser le stéréotype. Un instant de concentration, les yeux baissés au sol ou le dos carrément tourné au public, le personnage se dessine immédiatement, porté par une technique accomplie mais toujours sensible. Cherubino enthousiaste et ardent, Susanna déjà voluptueuse par la nature du timbre : deux portraits vraisemblables et personnels, même si l’on a d’autres références. Avec Desdemona, la corde commence à se tendre ; le souci de vérité reste présent mais l’interprétation gagne en émotion. Plus connue, sa Rosina déborde toujours d’énergie avec une cavatine riche en ornements, presque sur jouée, moins « callassienne » qu’autrefois dans la conduite du récitatif et dans l’utilisation péremptoire du « Ma », et par là-même plus originale.

En deuxième partie, le changement de tenue - Joyce Didonato troque la robe contre le pantalon et le gilet – signale l’arrivée de Roméo. Encore habitée par le personnage qu’elle portait haut sur scène il y a un peu plus d’un mois à Paris, la cantatrice retrouve instantanément ses marques. L’expression du visage en témoigne, avant même que le chant l’impose avec évidence. Le reste relève de l’anthologie : la précision, la justesse de l’inflexion, la ciselure de la phrase, l’élan juvénile de la cavatine, l’héroïsme du trait et les aigus brandis de la cabalette (à l’issue de laquelle un spectateur enamouré lance à ses pieds une brassée de roses), les accents délicats du duo (où Amanda Forsythe, Juliette touchante de fraîcheur, de timidité contenue, de sensualité inavouée, transportée par son Romeo, fait plus que donner la réplique mais touche à la même vérité), le long récitatif « Siam giunti » empreint d’un dramatisme poignant avant la conclusion tragique. L’intimité du Teatro Rossini rend la richesse de l’interprétation encore plus perceptible et la salle s’enflamme. Il pleut des cris et des fleurs. Les mains battent le rappel. Joyce Didonato, visiblement épuisée, prend la parole pour dédier son unique bis au Maestro Zedda, présent dans la salle, et le concert s’achève par un “Nacqui all’ affanno” dont la jubilation semble anecdotique après les cimes atteintes.

Et la Malibran dans tout ça ? On l’avait complètement oubliée. A chaque époque ses mythes.

 

Qu’as-tu fait pour mourir, ô noble créature,

Belle image de Dieu qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au pauvre un peu de pain ?

Ah ! Qui donc frappe ainsi dans la mère nature
Et quel faucheur aveugle affamé de pâture
Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?
 

 

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