De mille feux

Elektra - Bruxelles (La Monnaie)

Par Nicolas Derny | dim 31 Janvier 2010 | Imprimer
Presque 101 ans jours pour jours après sa création, Elektra fait toujours froid dans le dos. Preuve que les horreurs du siècle écoulé et que tout ce que le cinéma a pu apporter de crimes et d’hémoglobine n’ont pas entamé notre faculté à frissonner d’effroi devant cette tragédie inspirée de Sophocle. Le texte magistral d’Hofmannsthal transcendé par la musique la plus puissamment dramatique de toute la production de Richard Strauss (avec Salomé) nous font basculer dans l’horreur la plus profonde. Guy Joosten tente une mise en scène actualisée dont les uniformes des soldats et le numéro de l’hebdomadaire germanophone (Die Zeit) que lit l’une des servantes nous expédient d’emblée dans l’Allemagne fasciste. Bien que l’on retrouve souvent ce genre de transposition sur les scènes lyriques d’aujourd’hui, c’est assez osé dans la cas de Strauss qui fut quand même président de la Chambre de Musique du Reich (Reichsmusikkamer)… Nous n’assistons toutefois pas au procès du compositeur mais à une lecture scénique assez satisfaisante, même si Joosten se permet de modifier quelque peu la fin. En effet, Electre ne danse pas mais se précipite à l’intérieur du palais jonché de cadavres. On la retrouve sur les genoux d’Oreste assis sur le trône. Elle embrasse son frère à pleine bouche avant d’expirer. Visiblement, Joosten se croit assez génial pour corriger un final qui n’en avait pourtant pas besoin. Soit. Le reste de la mise en scène est plutôt cohérent bien que l’essence du drame soit parfois diluée dans des détails anecdotiques. Après une première scène se déroulant dans un vestiaire aux armoires métalliques, on retrouve Electre, qui vit sous un mirador, au milieu d’un dépotoir derrière le palais dont toutes les ouvertures sont obstruées par de la tôle ou des murs de briques.
 
Nous avons entendu la distribution « bis » de la production et donc les doublures des trois rôles féminins principaux. Electre est campée par Nadine Secunde qui donne l’impression d’être un peu trop « rangée » pour rendre toute l’hystérie vengeresse de son personnage. La voix a parfois bien des difficultés à passer la fosse d’orchestre et les aigus, trop souvent attaqués par le bas, sont loin d’être parfaits. On eut été en droit d’espérer mieux d’une chanteuse qui se doit d’être presque omniprésente pendant un peu plus d’une heure et demi. La Chrysothémis d’Annalena Persson s’épanouit au fil de l’œuvre mais c’est surtout la Clytemnestre de Natascha Petrinsky qui domine le plateau vocal féminin. Elle parvient à exploiter toutes les facettes de son personnage, tantôt garce meurtrière, tantôt femme du monde pour laquelle on éprouve presque quelque sympathie. Car il faut se souvenir que, au-delà de la lecture manichéenne de la tragédie, Clytemnestre a vu son premier mari, Tantale, tué par Agamemnon qu’elle assassinera elle-même –ou fera éliminer par Egisthe, selon les versions - s’attirant ainsi la haine de sa fille Electre. Avec ou sans ces considérations philologiques, Petrinsky est une Clytemnestre génialement complexe. Le rôle d’Oreste est quant à lui tenu par Gerd Grochowski, que Joosten veut christique dans le look (Electre lui lave d’ailleurs les pieds telle Marie-Madeleine). Bien que suffisamment charismatique pour se poser en sauveur, Grochowski a tendance à manquer de basses tandis que Donald Kaasch est un Egisthe parfait. Dans la liste des seconds rôles, soulignons la présence de Franz Mazura qui, du haut de ses 85 ans, est toujours actif à la scène…
  
Le public bruxellois se rappelle que la dernière production d’Elektra à la Monnaie remonte à septembre 2002, date de l’intronisation flamboyante de Kazushi Ono au poste de directeur musical d’une institution qui en est désormais dépourvue. C’est Lothar Koenigs qui se voit cette fois chargé de conduire l’œuvre. A la tête d’un orchestre en grande forme, il donne une lecture très claire de cette instrumentation touffue et opulente. On pourra lui reprocher de couvrir trop souvent son Electre (Hofmannsthal se plaignait régulièrement à Strauss que la musique couvrait ses textes), mais on peut supposer qu’Evelyn Herlitzius, qui tient le rôle les autres soirs, est capable de se faire entendre un peu mieux que Nadine Secunde. Koenigs fait ressortir aussi bien la violence que la sensualité d’une partition qu’il mène comme un gigantesque crescendo vers la déflagration finale. On aimerait, ça et là, qu’il bride un peu plus ses troupes mais comme l’orchestre de la Monnaie ne rutile pas toujours, ne nous en plaignons pas. D'autant que la phalange bruxelloise se tire mieux des situations difficiles qu’elle rencontre chez Strauss, Berg ou Boesmans que des orchestrations plus abordables. Et puis quel plaisir d’entendre la fosse bruxelloise briller de mille feux !
 
 

 

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