Dans son juste écrin

La Traviata - Genève

Par Christophe Schuwey | jeu 31 Janvier 2013 | Imprimer
 
David McVicar fait partie de ces metteurs en scène qui suscitent un intérêt fébrile chaque fois qu’ils abordent une nouvelle œuvre. Même lorsque, en l’occurrence, l’Opéra de Genève reprend sa production de 2008 de La Traviata, la surprise est au rendez-vous. En effet, plutôt que de miser sur le scandale ou les partis pris extrêmes qui ne vaudraient que pour leur nouveauté, c’est la recherche de l'essence de l’œuvre qui semble le mouvoir. Rarement le metteur en scène écossais aura fait le choix d’une scénographie aussi classique : c’est bien dans un salon parisien du XIXe que débute le premier acte. Mais, là où le risque de carton-pâte est maximal, apparaît la maîtrise de l'homme de l'art : rien, justement, ne donne dans ce travers. Jouant sur les clairs-obscurs des chandelles, sur les parois semi-transparentes, reconfigurant l’espace au moyen de plusieurs niveaux de rideaux, créant par ce biais tableaux et jeux de perspectives, McVicar rend à La Traviata son habitat naturel. Et, comme pour un certain Rinaldo aux bougies*, l’œuvre de Verdi s’épanouit pleinement dans cet écrin, y retrouve quelque chose comme son paradigme fondamental, ce qui nourrit le sens et l’illusion théâtrale à chaque instant. À cela s’ajoute le plus remarquable : la direction d'acteurs, phénoménale, au service d’une intelligence du texte jamais prise en défaut. Rarement aura-t-on vu le Brindisi aussi subtilement mis en scène : chaque note, chaque mot sont habités d’un sous-texte, en un jeu de séduction fascinant. Il en est ainsi de tout le spectacle : la tension ne retombe pas un instant. Dès lors, replacé dans ces salons, c’est un monde entier qui renaît et qui renforce l’action, où le moindre geste prend son sens, sa dimension, où le spectacle des bohémiennes va de soi, sans qu’il ne faille lui trouver un sens autre.
Une telle approche ne saurait réussir sans des interprètes qui acceptent d’en jouer le jeu. C’est le cas pour chacun d’eux, et avec brio. En Alfredo juvénile, servi par un timbre idéal, Leonardo Capalbo ne laisse jamais une phrase sans intention et son interprétation ose sortir des sentiers battus à plusieurs reprises. La voix, claire – trop, peut-être ? - et gracieuse, est magnifiquement équilibrée sur toute la tessiture. On pardonne aisément l’absence de contre-ut à la fin de la cabalette, tant ses autres aigus se montrent solaires et sans affectation aucune. Fidèle du Grand Théâtre, où il a notamment interprété Figaro du Barbier et Montfort des Vêpres siciliennes, Tassis Christoyannis s’éloigne des Germont père rocailleux. On pourrait souhaiter davantage d'autorité dans la voix, mais l’instrument séduit par une rondeur, une absence de dureté, une ligne juste où rien n'est forcé. Quant à Maria Alejandres en Violetta, on est enchanté de découvrir un soprano aux couleurs riches et à la délicate sensualité. Elle offre du début à la fin de l’œuvre une palette d‘intentions remarquables. Est-elle pour autant ce monstre à trois voix dessiné par Verdi ? Pas exactement. Dans ce rôle où  quelques interprétations définitives nous ont rendu plus exigeant que la moyenne, certains effets pourraient être encore plus aboutis, des attaques plus piano par exemple, dans le final de l’acte II ou dans « Addio del passato ». 
  
Dans la fosse, Baldo Podic, admirable, tire à la même corde que le metteur en scène, par une intelligence des tempi (prendre un tempo moins dionysiaque pour le début, afin d’accentuer le contraste lors du « Si ridesta in ciel l’aurora ») et une parfaite adéquation de l’orchestre avec l’action.
Aux bémols près déjà énoncés, l’investissement théâtral fait de cette Traviata genevoise une manière de sommet : rien n’y paraît jamais chanté, quand tout l’est magnifiquement. Aucun air ne semble être un air, aucun ensemble ne s’identifie comme un numéro clos, tout cela n’est qu’une seule et unique action théâtrale, sublimée par une musique exceptionnelle. N’est-ce pas, au fond, ce que l’on peut souhaiter de tout opéra ?
* À Lausanne, saison 2010-2011. Il s’agissait d’une mise en scène cherchant à retrouver les conditions de représentation de l’époque (voir notre recension).
 

 

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