Dans la jungle des villes

Orphée et Eurydice - Saint-Etienne

Par Fabrice Malkani | mer 13 Juin 2012 | Imprimer
 
 
L’ouverture éclatante de cet Orphée et Eurydice, dans la version française de Gluck revue en 1859 par Berlioz, donne la mesure des capacités et de la qualité de l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, dirigé pour ces représentations par Giuseppe Grazioli, dont la baguette précise sculpte avec finesse le monument sonore élevé par Gluck à la gloire des Lumières. Se faisant ensuite souvent discret, il soutient le chant de façon sensible et nuancée, fusionnant avec le chœur – situé dans la fosse – dont il souligne les effets dramatiques lors de l’entrée aux Enfers. On regrette cependant un tempo parfois un peu rapide, qui gomme les effets de dissonance du chœur au début du premier acte et ne permet pas au chant d’Orphée de développer toute sa passion dans les airs de l’acte II.
 
 
L’attention est captée d’emblée par la présence de nombreux danseurs et danseuses sur scène, dont les évolutions impressionnantes (belles prestations du Ballet national de Marseille), mais énigmatiques et agitées, distraient de l’essentiel. Certes, il est courant depuis la remarquable interprétation chorégraphique de Pina Bausch que les trois cantatrices incarnant les personnages principaux – Orphée, Eurydice et Amour – soient doublées par des danseuses et danseurs. Mais ici, la multiplication des doubles, de cubes lumineux (glaçons, morceaux de sucre…), de grilles et d’écrans rend l’ensemble peu lisible. Les mouvements incessants, parfois d’une grande beauté mais souvent peu harmonieux et dont on ne saisit pas le rapport avec l’action, laissent perplexe. Si l’on se reporte au programme de salle pour essayer de mieux comprendre, on se trouve face à un hiatus : d’un côté, il est rappelé que « Calzabigi et Gluck ont souhaité retrouver un drame débarrassé des artifices » et que « la réduction des protagonistes évite une certaine dispersion » – ce qui répond en effet à la volonté de réforme de l’opéra pensée à l’époque par Algarotti et présentée par Calzabigi dans la préface d’Alceste en 1769 ; d’un autre côté, le metteur en scène et chorégraphe Frédéric Flamand écrit dans sa note d’intention : « Aujourd’hui un nouvel imaginaire mythologique s’impose au cœur de la ville. Quel statut donner au corps dans ce nouvel environnement urbain ? […] Toute pensée de l’homme au sein de la ville devient une pensée du corps en action, du corps en mouvement». Il y a manifestement substitution d’une thématique à une autre : que vient faire l’Orphée de Gluck dans la jungle des villes ? Pourquoi l’Enfer est-il illustré par les fanions d’une fête foraine ? Pour tout dire, cette approche, illustrée par la scénographie de Hans Op de Beeck et son accaparante vidéographie, nous paraît en contradiction avec l’esprit et la genèse de cet opéra. Mais surtout, comment suivre sereinement le chant et la musique, elle-même composée pour être au service du texte, au milieu de cette surenchère d’images et d’agitation frénétique ? Au détriment de l’écoute, on cherche un sens à cette profusion de signes et de mouvements, loin de la clarté et de la simplicité réclamées par Gluck.
 
Heureusement, restent les voix : Varduhi Abrahamyan incarne avec sobriété un Orphée de blanc vêtu, qu’elle rend crédible par sa présence scénique et par la projection de sa voix dès les premiers appels (« Eurydice ! »). Certes, entre l’accumulation des symboles (Orphée blanc, Orphée noir, hommes en costume cravate et danseur torse nu, dédoublements par le truchement d’un panneau translucide etc.) et le tempo très enlevé de l’orchestre, on ne perçoit que très fugitivement les beautés de certains airs comme « Ah, la flamme qui me dévore ». Mais tout le reste est convaincant, le personnage est émouvant, charmant littéralement le public par sa voix pleine et sensuelle, au timbre cuivré. Ingrid Perruche est une Eurydice lumineuse, servie par son jeu et par le grain chaleureux de sa voix, trop tendue toutefois lorsqu’elle s’élève dans les aigus et qui ne franchit malheureusement pas sans dégâts le cap des notes les plus élevées – on regrette alors les tentatives de passage en force qui ne sont guère couronnées de succès mais participent, d’une certaine façon, à la construction dramatique du personnage. De fait, le choix de coupler ainsi ces deux voix est judicieux et produit globalement un effet réussi de nuances, la rondeur de la voix de Varduhi Abrahamyan rendant justice à la constance du personnage d’Orphée par opposition à l’angoisse puis à la colère qui saisit Eurydice / Ingrid Perruche. Amour, chanté avec fraîcheur par Maïlys de Villoutreys, donne à entendre sa voix mélodieuse, souple, au timbre clair.
 
 
Soulignons enfin la qualité du chœur et de l’orchestre, que l’on aimerait parfois plus sonore, avec un peu plus d’allant et de mordant. De belles sonorités se dégagent, mais le solo de flûte des Champs-Élysées, par exemple, ne produit pas pleinement l’effet de grâce et de poésie attendu dans ce passage, peut-être en raison du tempo soutenu, certainement aussi à cause de la sollicitation perpétuelle de l’œil par l’agitation scénique, qui ne va d’ailleurs pas entièrement sans bruit. Parmi les effets particulièrement réussis, signalons le passage où Orphée affronte les esprits infernaux (« Spectres, Larves, Ombres terribles »). La spatialisation des voix oppose à la solitude héroïque d’Orphée la masse chorale soutenue par l’orchestre, et rend perceptible la manière dont le chant d’Orphée charme les créatures infernales renonçant dans leur dernier « non » aux stridences précédentes par un changement de tonalité.
 
 
Un plateau moins chargé, un discours chorégraphique et vidéographique moins lourd auraient sans doute permis d’être plus profondément touché par un chant qui devait selon Gluck être l’expression de l’âme.
 
 
Version recommandée
Gluck: Orphée et Euridice | Compositeurs Divers par John Eliot Gardiner
 

 

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