Cruel manque de souffle épique

Œdipus Rex - Paris (TCE)

Par Brigitte Cormier | jeu 24 Avril 2014 | Imprimer
 
En ce jour de célébration de ses quatre-vingt printemps au Théâtre des Champs-Élysées, l’Orchestre national de France se devait d’exécuter un programme brillant. Après l’ouverture solennelle et joyeuse du ballet Les Créatures de Prométhée de Beethoven, suivie de Métaboles d’Henri Dutilleux — pièce passionnante en cinq parties fondues et enchaînées, empreintes de mystère, de vibrations dissonantes subtiles et d’assourdissants éclats sonores — son choix s’est porté sur Œdipus Rex d’Igor Stravinski. Une option ô combien justifiée dans cette salle où en 1952, soit 25 ans après sa création, une reprise historique sous la direction du compositeur, fut présentée par un récitant d’une autorité quasi surnaturelle : Jean Cocteau. Ayant pu, non sans mal, faire admettre ses idées à Stravinski qui craignait que tout visuel ne parasite sa musique, le poète librettiste était également l’auteur de rideaux de scènes, masques et costumes et de tableaux vivants. Les disques Montaigne nous ont laissé un précieux témoignage de cette représentation qui fit à la fois triomphe et scandale et où étincelait Léopold Simoneau dans le rôle d’Œdipe. À plus de soixante ans de distance et après de nombreuses autres lectures à la scène et au disque dont certaines, comme celles d’Ančerl, Davis ou Salonen, nous ont laissé de belles traces, que dire de ce concert d’une tenue exemplaire ?
Sous la baguette ferme et compétente de Daniele Gatti, l’orchestre répond avec le brio nécessaire pour défendre un ouvrage qualifié « d’oratorio somnifère » et de « morne chose extravagante » en 1927, mais qui est aujourd’hui considéré comme une partition emblématique du XXe siècle. Comme l’on sait, il s’agit d’une œuvre multiforme, hybride, complexe, soumise à un rythme obstiné, débordante de répétitions et d’impressionnants tutti, dominée par des vents puissants et par des cordes trépidantes sous des archets déchaînés ou des pizzicati frénétiques. Mais quelle noblesse, quelle intensité hiératique dans cette folie sans pathos, surgissant d’une langue morte pour recréer le mythe antique d’Œdipe confronté à la peste puis à son destin.
Il faut rappeler que dans l’esprit de Stravinski les incantations et imprécations produites par le chant n’ont nullement vocation à émouvoir. Pour lui, elles ne sont que matériaux sonores concrets qu’il prétend sculpter comme du marbre. Dans cette optique, on hésite à qualifier en termes subjectifs les prestations de chanteurs ne disposant que de leurs corps et de leurs gosiers pour assurer des parties émaillées de difficultés inouïes : vocalises, mélismes, notes de passage. Une tâche ardue quand on doit attendre son tour d’entrer dans le drame, sagement assis face au chef. Ni costume, ni masque, ni support visuel, aucune gestuelle pour aider les chanteurs à s’incarner dans le monde antique. Entre le puissant Chœur de Radio France, les vents et les percussions et les instruments à cordes, les solistes sont comme immergés, presque noyés. D’autant plus que la narration bien articulée de Pierre Arditi, pas tragédien pour un sou, manque de la grandeur censée leur donner le ton. Si l’Œdipe de Nikolai Schukoff a un certain mal à convaincre au début de son monologue, il parvient ensuite à entrer dans le jeu de manière prenante sinon aussi frappante qu’on le souhaiterait. La basse allemande Georg Zeppenfeld, dont on n’a pas oublié l’impressionnant roi Marke, est un magnifique Tirésias à la voix enveloppante tandis qu’un manque de puissance notable dans les graves empêche le baryton John Relyea d’assumer les parties de Créon et du Messager avec toute la force requise. Même difficulté pour la Jocaste de Sonia Ganassi. Sa belle ligne de chant dans le haut medium, sa capacité à vocaliser expertement ne compensent pas une voix trop petite et une autorité insuffisante pour s’affirmer ici auprès d’un orchestre et d’un chœur aussi opulents. Dans le passage en duo avec Œdipe, la mezzo italienne est pratiquement inaudible. En contrepartie, le berger du ténor franco-suisse Benjamin Bernheim se fait immédiatement remarquer par sa voix musicale bien timbrée, projetée à souhait. Bilan : une exécution instrumentale exemplaire, des chanteurs de bon niveau compte tenu des difficultés propres au concert, mais tout de même un cruel manque de souffle épique.
 
 

 

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