Cathartique

Die Götterdämmerung - Venise

Par Giulio D'Alessio | jeu 25 Juin 2009 | Imprimer
Voici donc la suite du Ring à La Fenice, débuté en 2006 avec la Walkyrie, puis en 2007 avec Siegfried. Déjà vue à Cologne en 2003-2004, la production est signée Robert Carsen à la mise en scène, Patrick Kinmonth à la scénographie et aux costumes ( Darko Petrivic en assure la réalisation pour la Fenice) et Manfred Voss aux lumières.
 
Présentée en première mondiale à Bayreuth en 1876, soit vingt-six ans après l’écriture du livret, la troisième et dernière journée du Ring, Götterdammerung, devrait idéalement (et temporellement) conclure la Tétralogie commencée avec L’Or du Rhin. Pour autant, le final, moment conclusif et d’une certaine façon exégétique de tout le cycle, n’est pas avare d’énigmes et laisse de nombreux doutes quant à toute interprétation.
Les figures centrales, autour desquelles tout l’opéra s’articule, sont au nombre de deux : Hagen (l’envie) et Brünnhilde (l’amour sans condition). Entre eux deux s’insère Siegfried – sans toutefois être aussi central qu’il l’était dans l’épisode précédent : ignorant totalement ses origines et son passé, il est ”l'homme libre”. Et, n’ayant non plus aucun avenir, il peut être considéré comme le héros n’appartenant pas à ce monde et qui, pour cette raison, peut régénérer le monde en le détruisant, selon le plan conçu par Wotan. C’est justement là que commence l’opéra : tissant le fil du destin, les trois Nornes évoquent leurs souvenirs. Elles racontent comment Wotan, assoiffé de savoir et de pouvoir, a construit le Walhalla. Mais également la manière dont il était mû par son amour pour Fricka, un amour non pas idéal mais profondément terrestre, charnel, principe de vie, de cette vie qui a un sens seulement si elle a un but, et surtout un terme. Le fil du destin ne peut que se rompre. Et c’est encore l’amour humain qui est au centre de l’opéra : l’amour abusé par un philtre stupide, l’amour dévoyé par un casque magique, et qui ne peut donner sens à la vie humaine qu’au prix de la mort d’un des deux protagonistes.  
Dans la conception de l’opéra, le Temps joue un rôle fondamental : de linéaire, le passage du temps devient sphérique. Chaque instant, chaque moment contient en soi les racines du passé et les prémices du futur. Tout est en devenir, constamment : le passé, le présent et l’avenir coexistent et évoluent à chaque instant, ensemble, renouvelant toutes les perspectives qui font de l’homme un être libre et totalement affranchi de toute prédestination. Ainsi, la philosophie de Wagner, en profonde mutation depuis les années précédant l’idée du livret jusqu’aux années de la réalisation de la musique, conditionne profondément l’opéra.
Considéré par beaucoup comme un opéra d’un grand pessimisme, Götterdammerung tend aujourd’hui à être lu plutôt comme une “liturgie cathartique”. Les divers incendies qui se succèdent dans le final – bûcher funèbre de Siegfried, flammes qui engloutissent Brünnhilde et le Walhalla, n’ont pour autre fonction que de purifier le monde en le ramenant à une dimension spatio-temporelle de type “solaire”. Grâce à cette purification, l’homme saura trouver une relation nouvelle avec la divinité, en une union avec la nature qui devrait idéalement constituer l’essence même de la vie. Ou bien est-ce justement l’absence des dieux qui enfin rendra l’homme libre ? Siegfried est le rédempteur qui a lui aussi besoin d’être rédimé. Et, tout comme lui, Parsifal aussi est un « fol », qui cependant consacrera sa vie, en homme libre, à la quête du sens le plus profond de la vie : le Graal christique et salvateur. Et c’est certainement Parsifal qui conclura idéalement le cycle du Ring.
Le livret de l’opéra pourra ne pas sembler parfait : comment croire qu’un amour aussi extrême et radical que celui de Siegfried et Brünnhilde puisse être mis à mal par un philtre magique, et comment pouvons-nous croire que cette même Brünnhilde ne se rend pas compte un seul instant que son héros est victime d’un maléfice ? Comment son esprit peut-il à ce point être aveuglé par la jalousie qu’il la pousse à méditer un meurtre ? Serait-ce dans son ADN ? Exactement comme quand Wotan l’avait condamnée, elle, sa fille favorite ?
Robert Carsen surprend et ouvre le spectateur à mille réflexions. Sa mise en scène n’est jamais didascalique, elle nous met face à des interrogations que sans doute nous ne saurons jamais résoudre, sans jamais avoir l’ambition d’y apporter une solution. La nature, et une vision écologique avant la lettre (extraire l’or est aujourd’hui une des activités les plus polluantes qui soit) sont profondément lisibles dans l’opéra, et la mise en scène a le mérite considérable de mettre en relief non seulement les aspects les plus strictement eschatologiques de l’oeuvre, mais aussi d’en faire un chant de la nature. Et c’est au gré du contraste entre les diverses natures que succombe la nature humano-divine. C’est précisément pendant le final, entre nuées et pluie acide, que se produit la catharsis. La nuit semble achevée. Patrick Kinmonth crée une scénographie très mesurée et en même temps riche de solutions, dans la droite ligne des précédents chapitres du cycle, réussissant à offrir de multiples facettes, avec des rappels constant de l’histoire du XXe siècle et rend compte du contexte fort complexe de l’opéra. C’est un spectacle parfait du début à la fin. Tout se joue à l’intérieur du théâtre, et pendant les changements de décors, les personnages se présentent devant le rideau, constamment en suspens entre narration et action.
La distribution est de haut niveau : remarquable Gidon Saks, dans la peau d’un Hagen profondément ambigu. Son personnage est à la limite de la caricature, sa méchanceté est sciemment amplifiée par de constants jeux d’ombres (très belle, la scène du sommeil magique). La voix est d’une profondeur incroyable. Scéniquement, il est remarquable. A des wagnériens puristes, son interprétation pourrait paraître forcée mais à mon avis, elle mérite l’ovation du public reçue à la fin.
 
Nicola Beller Carbone et Natasha Petrinski sont impeccables. La première enchante par la beauté de sa voix et se montre une merveilleuse actrice. La seconde est magnétique, avec une diction parfaite et une palette vocale pour le moins large . Son apparition en scène est mémorable. Nous avons entendu ces deux chanteuses chanter du Monteverdi avec aisance quelques jours plus tard au palais Polignac – stupéfiant. Bonne Jane Casselman, hélas pas au mieux de sa forme. Il est néanmoins héroïque de chanter Brünnhilde dans des conditions physiques pas optimales. Bonnes performances de Gabriel Suovanen et Verener van Mechelen. Stefan Vinke en revanche n’est en rien convaincant : son Siegfried ne connaît qu’un seul timbre, un seul niveau sonore, une seule façon de chanter : c’est identique du début à la fin. Malheureusement, volume et résistance ne suffisent pas.
 
Jeffrey Tate se montre parfait wagnérien. Capable de maintenir la tension du début à la fin, il est parfaitement analytique dans sa façon de tracer toutes les trames mélodiques et harmoniques de la partition. Entreprise titanesque pour un des opéras les plus longs et les plus complexes de l’histoire de la musique. Splendide direction du prélude de l’Acte II comme du finale de l’opéra. Unique réserve : les vents de l’orchestre. L’intonation est souvent approximative et franchement les erreurs sont trop nombreuses.
 
 

 

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