Carmen Abrahamyan

Carmen - Toulon

Par Maurice Salles | dim 14 Octobre 2012 | Imprimer
 
A l’heure de l’austérité annoncée, cette Carmen est une reprise réaménagée d’une production maison. Si le décor « réaliste » a peu changé, les costumes ont évolué plutôt heureusement. Ainsi Micaëla a perdu son décolleté mais retrouvé les couleurs de la Vierge et les contrebandiers ont perdu leurs couleurs vives, incongrues pour qui cherche à se dissimuler.
 
En revanche du côté de la mise en scène – et aussi de la chorégraphie - la convention règne sans partage. Les mouvements de foule se réduisent à des alignements souvent figés, la garde des enfants se plante à l’avant-scène, et l’on frôle le grotesque quand les choristes ont l’œil rivé sur la fosse tandis que des figurantes miment la rixe des cigarières. Les décalages ne sont pas rares entre annonce d’une entrée et l’entrée elle-même, et l’absurdité du défilé au dernier acte est flagrante (les participants s’éloignent du lieu qu’ils sont censés rejoindre). Jean-Philippe Delavault a-t-il manqué de temps pour peaufiner les réglages nécessaires ? Quant à la direction d’acteurs, elle laisse aussi perplexe, tant elle semble peu exigeante et se contenter pour nombre d’interprètes de positions en bord de scène face au public,comme au bon vieux temps. Quelle est sa part dans la construction du personnage de Carmen ?
Varduhi Abrahamyan nous avait séduit dans La Dame de Pique (Pauline), Andrea Chénier (Bersi), Ariodante (Polinesso), Semiramide (Arsace). Sa Carmen nous a littéralement ébloui, rejetant dans l’ombre même ses partenaires estimables. Car non seulement dès qu’elle commence à chanter le timbre s’impose dans sa pâte et sa couleur naturelle d’ambre sombre, mais elle incarne le personnage avec une justesse qui ringardise des cohortes d’autres interprétations. Cette Carmen, dont la présence est immédiate, n’est ni une femme fatale ni une bombe sensuelle mais elle a toute la vivacité charmante de la jeunesse. Ondoyante, elle séduit d’abord et puis elle subjugue parce qu’elle semble promettre mais se dérobe aussitôt, versatile et spontanée, souriante et rusée, espiègle et suggestive, insaisissable, elle est exactement cet être de l’instant pour qui tout attachement « assis » ne peut être qu’une contrainte insupportable. Cette expressivité d’actrice alliée à la qualité vocale, à l’étendue du registre, au respect de la ligne, aux variations de couleur, à la musicalité exempte d’effets, font de cette prise de rôle un événement lyrique de première importance.
Son Don José inquiète d’abord par des aigus serrés et des ruptures dans la projection mais au fur et à mesure qu’il s’échauffe Calin Bratescu révèle une amplitude vocale satisfaisante et, surtout après l’entracte, rend crédibles la colère et le désarroi du personnage. Alexander Vinogradov, lui, est un Escamillo d’entrée en pleine possession des moyens vocaux nécessaires, mais ce matériau imposant gagnerait beaucoup à peaufiner articulation et nuances. La Micaëla de Tatiana Lisnic est enserrée par un corselet qui est l’image visible du corset des contraintes qui enserrent sa vie ; même dans les circonstances extraordinaires, elle ne cesse pas d’être elle-même et son chant policé à l’extrême dit tout cela avec une exquise délicatesse. Le duo féminin – Diana Higbee et Aurore Ugolin – de Frasquita et Mercédès l’emporte facilement sur le duo formé par Ivan Geissler (Le Dancaïre) et Rémy Corazza (Le remendado). Pour ce dernier, ce début tardif à l’Opéra de Toulon n’ajoute rien de bon à sa longue carrière. Le Moralès de Filip Bandzak est appliqué et Zuniga peut s’oublier.
Dans la fosse le directeur musical de l’orchestre s’adapte aux chanteurs, qualité qui fait de Giuliano Carella un partenaire apprécié de nombreux interprètes et a contribué à asseoir sa réputation dans le monde de l’opéra. Toujours aussi attentif aux nuances d’une partition qu’il aborde avec le respect dû aux chefs d’œuvre absolus sa lecture est la résultante équilibrée des paramètres du souhaitable et du possible, entre conception et moyens disponibles. L’orchestre lui répond de son mieux, tous pupitres confondus, renouvelant la suggestion sensuelle de la musique, ses échos mystérieusement nostalgiques, sa pulsation vitale et déroulant ses troublants raffinements harmoniques. Cette communion sensible culmine dans un finale dont l’intensité saisit au point de paralyser momentanément les applaudisseurs précoces. Ils se rattrapent dans les ovations finales adressées à Varduhi Abrahamyan, accueillie comme un matador victorieux. Après Preminger, il y eut Carmen Jones. Peut-être dira-t-on bientôt Carmen Abrahamyan !
 

 

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