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Rusalka - Montpellier

Par Maurice Salles | ven 07 Octobre 2011 | Imprimer
 

Comment recevoir Rusalka ? En 1901 les Tchèques ne s’y étaient pas trompés : ils avaient reconnu dans la nymphe attirée par l’éclat d’un puissant une allégorie des jeunes paysannes aspirées par les lumières des villes de l’empire austro-hongrois et condamnées à la déchéance sans pouvoir se plaindre. Avec elles, toutes les valeurs de l’être tchèque étaient menacées de disparition. Ce manifeste nationaliste passé inaperçu à l’étranger, on s’y délecta d’un avatar du post-romantisme où Dvorak alliait de façon magistrale les leçons de Smetana aux souvenirs de Brahms, de Weber, de Wagner et de Tchaïkovski. Plus près de nous, l’essor de l’écologie incite à y voir une peinture prémonitoire du destin de l’homme et de la nature, le premier préparant sa mort en détruisant la seconde.

Travaillant de concert, Jim Lucassen et Ton Boorsma, respectivement metteur en scène et dramaturge, ont pris en compte ces données. Dans leur conception l’impérialisme est celui des humains à l’égard de la nature, de nos jours ou dans un passé très récent, à en juger par les costumes d’ Amélie Sator, robe d’innocence pour Rusalka, et complets bcbg assortis de tailleurs pantalons pour les notables, la seule originale haute en couleurs étant la bibliothécaire. De la nature les restes sont exposés au Museum d’histoire naturelle, animaux naturalisés ou fossiles géants. Rusalka figure dans un tableau qui représente une forêt en voie de disparition (bombardée ou victime de la pollution). Le conservateur, que sa fonction destine à la sauvegarde des vestiges du passé, s’attarde à le contempler. A la fermeture, une fois les humains partis, les éléments naturels prisonniers semblent retrouver vie. Les nymphes des bois se libèrent de leurs coffres et Rusalka, sortie du cadre, peut se métamorphoser et suivre son séducteur. Le parti pris est discutable, puisqu’en maintes occasions ce qu’on voit ne correspond pas à la lettre du livret. Mais la mise en scène ne contrevient ni au sens ni à la musique, qu’elle épouse aussi étroitement que les éclairages d’Andreas Grüber. Quand Rusalka mutique et prostrée tourne inlassablement contre les murs, son aliénation, au sens juridique et psychiatrique, est une évidence que les blouses blanches des employés tendent à renforcer. Redisons-le : la lettre n’y est pas, mais tout l’esprit.

Les chanteurs jouent le jeu à fond et la production prend une vie qui rend bouleversante cette histoire inventée pour une démonstration. Igor Gnidii et Caroline Fèvre ne sont plus ni chasseur ni cuisinier au service du prince mais employés du Museum ; voix fermes excellemment projetées ils donnent un relief particulier à ces seconds rôles. C’est aussi le cas du trio de Nymphes des bois, Gabrielle Philiponnet, Yété Queiroz et Irina Alekside, dont les voix se marient à ravir et qui sont mutines à souhait dans leur uniforme comme il faut. Bonne prestation aussi de Mischa Schelomianski, moins sonore qu’en notre souvenir mais après tout l’Ondin ne gronde pas, il déplore. Renée Morloc, successivement bibliothécaire bas bleu et Yezibaba histrionne a tant d’abattage scénique qu’on ne lui tient pas rigueur de quelques graves un peu étouffés. En revanche on ne passera pas sur les aigus criés d’une décevante Hedwig Fassbender, par ailleurs parfaite scéniquement. Le ténor, Ludovit Ludha, était-il fatigué ? Il chante avec goût mais sans éclat particulier – après tout, c’est à Rusalka qu’il semble exceptionnel – et le duo final le pousse clairement dans ses retranchements. S’il est difficile aujourd’hui d’oublier Renée Fleming, qui a contribué à la diffusion récente de l’œuvre, Dina Kusnetsova ne démérite certainement pas : la voix est ronde, souple, assez étendue pour les exigences du rôle, et l’interprétation d’une juste sensibilité.

Avec les chœurs d’une musicalité irréprochable les musiciens de l’orchestre rivalisent de subtilité pour obtenir les chatoiements et miroitements imaginés par le compositeur. Lawrence Foster conduit fermement le rythme, cisèle les intentions narquoises des valses et contrôle minutieusement les équilibres sonores ; sa direction anime la production d’une vie palpitante. Dans ce dosage parfait des voix et de l’orchestre, Rusalka fait une entrée digne d’elle au répertoire de l’opéra de Montpellier. A côté de choix souvent contestables, voire détestables, on portera celui-ci au crédit de René Koering.

 

 

 

 

 

 

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