Aux frontières du kitsch

Der Rosenkavalier - Marseille

Par Maurice Salles | mer 30 Septembre 2009 | Imprimer
 Richard Strauss (1864-1949)
 
Der Rosenkavalier
Comédie pour musique en trois actes
Livret de Hugo Von Hofmannsthal
 
Production de l’Opéra de Monte-Carlo
 
  
Mise en scène, Dieter Kaegi
Assistant, Lutz Schwartz
Décors et costumes, Bruno Schwengl
Lumières, Davy Cunningham
 
La Maréchale : Gabriele Fontana
Octavian : Kate Aldrich
Sophie : Margareta Klobucar
Annina : Sophie Pondjiclis
Marianne : Anne-Marguerite Werster
Le Baron Ochs : Manfred Hemm
Faninal : Lionel Lhote
Valzacchi : Olivier Ringelhahn
L’aubergiste / Le majordome : Raphaël Brémard
Un commissaire de police : Eric Freulon
Un chanteur italien : Avi Klemberg
Un notaire : François Castel
L’intendant de Faninal : Ji Hyun Kim
 
Orchestre de l’Opéra de Marseille
 
Chœur de l’Opéra de Marseille
Chef du chœur, Pierre Iodice
 
Chœur d’enfants de la Maîtrise des Bouches du Rhône
Direction, Samuel Coquard
 
Direction musicale, Philippe Auguin
 
Marseille, le 30 septembre 2009
 

 
Retour aux grands classiques pour l’ouverture de la nouvelle saison de l’opéra de Marseille, avec un Chevalier à la Rose dont la production vient de Monte Carlo.
 
Le spectacle conçu par Dieter Kaegi et son équipe mérite-t-il vraiment les louanges dithyrambiques qui l’avaient accueilli ? Certes, l’esprit de l’œuvre est globalement respecté et ce qui est donné à voir est souvent plaisant. Mais les immenses buissons de roses omniprésents en fond de scène ne trouvent de justification dramatique qu’au troisième acte, quand ils deviennent le jardin enchanté de l’auberge où Ochs croit « tomber » Mariandel.  Au premier acte, même voilés, ils ne s’accordent pas avec l’atmosphère d’intimité préservée de la chambre, et au second ils achèvent de rendre kitsch le décor de tentures argentées qui les révèle théâtralement. Quant aux costumes XVIII°, ils sont séduisants pour la plupart, mais – est-ce un problème d’éclairage ? - le déshabillé bleu nuit de la maréchale semble une toilette de demi-deuil, et les habits du baron et de Faninal ne caractérisent nettement ni l’extravagance du premier ni la vanité du second. Reste un mystère : pourquoi les intrigants italiens sont-ils « espagnolisés » ?
 
Cela dit, le spectacle tel qu’il est ne manque pas d’agrément et  la mise en scène de Dieter Kaegi, qui épouse au plus près le texte dans la direction d’acteurs, met en lumière les sentiments respectifs des personnages, fussent-ils des comparses comme le bâtard du baron. On n’en est que plus libre d’apprécier les versants musicaux et vocaux.
 
Si l’ouverture donne des frissons, tant le tissage des cordes semble d’abord partir à la dérive, par bonheur cela ne dure pas, et Philippe Auguin, au terme de la représentation, peut sourire : il a obtenu le meilleur du possible. Un équilibre quasi constant entre fosse et plateau, une bonne souplesse, une dynamique respectée, des ensembles justement animés, l’entente entre le chef et les musiciens, déjà perçue lors d’une Damnation de Faust en concert, se confirme au profit de tous.
 
En scène, aucune mauvaise surprise, et de belles satisfactions. Certes pour tel ou telle on peut toujours souhaiter davantage de nuances, ou des nuances différentes, mais c’est inévitable quand une œuvre sollicite si intimement la sensibilité des  spectateurs. Le personnage de la Maréchale, par exemple, rappelle physiquement Elisabeth Schwarzkopf, mais Gabriele Fontana est moins soucieuse de camper une aristocrate qu’une femme tendre devenue victime de sa décision. Le timbre n’est pas aussi onctueux que nous le souhaiterions, quelques rugosités et parfois un aigu un peu hors contrôle au premier acte, mais un troisième acte superbe de dignité d’émotion et de plénitude vocale.
 
Octavian donne à Kate Aldrich, après sa Salammbô de l’an passé, l’occasion de retrouver sa tessiture de mezzo soprano ; ni l’écriture ni le rôle travesti ne posent de problème à cette  bonne technicienne. Seul regret, sa Mariandel est dépourvue du piquant de l’accent faubourien qui est un ingrédient de la mascarade. Sophie pose un autre problème : est-ce parce que le personnage a quinze ans que Margarita Klobucar lui donne cette impétuosité ? Elle semble si expansive qu’on a du coup du mal à percevoir ce qui, dans son lyrisme, relève de l’éblouissement amoureux ou de l’exubérance de son tempérament. Les deux après tout ne sont pas incompatibles et cette pétulance incontrôlée justifierait quelque acidité perceptible dans les aigus.
 
Manfred Hemm est à son aise en Baron Ochs, vocalement et scéniquement ; peut-être pourrait-on souhaiter qu’il en fasse un peu davantage ? Sa présence physique est imposante, mais le personnage nous semble un peu en deçà de ce qu’il pourrait être, dans la lignée du Monsieur de Pourceaugnac qui l’a inspiré. De même le Faninal de Lionel Lhote, irréprochable de tenue vocale, nous a semblé un peu trop digne : l’extase du parvenu et son obséquiosité manquaient un peu de relief. Rien ne fait défaut en revanche au couple d’intrigants, Olivier Ringelhahn et Sophie Pondjiclis, insinuants, effrontés et sans vergogne autant qu’on peut le souhaiter. Le chanteur italien d’ Avi Klemberg, probablement en méforme, nasille légèrement ses aigus mais est stylistiquement parfait. La gouvernante d’ Anne-Marguerite Werster, le notaire de François Castel, le commissaire d’Eric Freulon sont impeccables.
 
A quelques nuances près donc, et qui tiennent autant aux goûts personnels qu’aux requis pour l’œuvre, c’est en beauté que Le Chevalier à la Rose retrouve Marseille après vingt-cinq ans d’absence. Regrettons seulement les applaudissements prématurés dont les auteurs, à la générale, ont été traités d’ « assassins ». Nous souscrivons !
Maurice Salles

 

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