Au bonheur des dames (et des messieurs)

Cosi fan tutte - Nancy

Par Laurent Bury | jeu 04 Octobre 2012 | Imprimer
 
Heureux habitants de nos régions ! Ils ne connaissent pas leur bonheur, de pouvoir entendre les grandes œuvres du répertoire dans un cadre conçu à leur mesure ! Au lieu de s’entasser dans un vaste hangar où la voix des chanteurs ne leur parvient aux oreilles qu’après avoir franchi des dizaines de mètres, ils sont baignés dans la musique comme les Parisiens ne peuvent guère l’être qu’à l’Opéra-Comique. A Nancy, c’est cette évidence qui frappe d’abord : Mozart ne devrait être joué que dans des salles de ces dimensions-là, où l’orchestre sonne rond et plein, où l’on savoure toute la verdeur fruitée des bois, sous la direction ferme et vive de Tito Muňoz, directeur musical de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy depuis juin 2011. C’est dans cette même maison qu’il dirigea son premier opéra en 2009 ; autant dire qu’il en connaît parfaitement l’acoustique, et cela se sent. Sous sa baguette, les chanteurs s'autorisent quelques ornements judicieusement placés, et l'on apprécie particulièrement les interventions inventives de Giulio Zappa au pianoforte.
   
Heureux habitants de nos régions, qui peuvent goûter un Così dont tous les protagonistes ont l’âge de leur rôle (seul Lionel Lhote est un peu trop jeune, il n’a pas comme Don Alfonso « i crini già grigi »), et où la distribution est presque exclusivement composée de francophones ! Sur ce point également, Nancy a réussi son coup, en rassemblant une équipe de choc, où l’on retrouve quelques-uns des meilleurs espoirs actuels du chant français. On a pu entendre à Paris Marie-Adeline Henry dans le Faust de Philippe Fénelon, et surtout en Lisa dans La Sonnambula, où elle constituait pour Natalie Dessay une rivale tout à fait à la hauteur. Sa Fiordiligi est magistrale, elle surmonte tous les écarts du rôle avec un aplomb admirable, sonore dans le grave, assurée dans l’aigu, et sa voix ample a une couleur sérieuse, automnale, qui convient à merveille au personnage. Riche idée que de l’avoir appariée à la sensuelle Dorabella de Gaëlle Arquez, dont on connaît désormais les qualités de diseuse et d'actrice, et dont le timbre chaud et moiré complète parfaitement celui de sa sœur. Elle ne fait qu’une bouchée de ce rôle, et l’on en veut à Mozart de ne pas lui avoir composé d’airs aussi mémorables que ceux de Fiordiligi ; du moins sa fréquentation du répertoire baroque lui permet-elle fort opportunément d'offrir un « Smanie implacabili » digne d'une princesse éplorée. Clémence Barrabé en Despina ne se situe pas vraiment sur les mêmes sommets : son soprano piquant semble souvent bien léger, au risque d’être couvert par l’orchestre. Chez les messieurs, le ténor Julien Behr compose un Ferrando fort bien chantant, dont la voix a hélas tendance à se durcir dans la nuance forte (et on frôle l’accident dans le duo avec Fiordiligi) : la reprise d’ « Un aura amorosa », en quasi falsetto, est exquise, et l’on aimerait qu’il confère la même douceur à toutes ses notes. Dans les trios avec ses confrères, on perd un peu de vue sa ligne vocale, dominée par les deux barytons. Gyula Orendt campe un excellent Guglielmo, à la voix souple, égale et de belle couleur, et Lionel Lhote incarne Don Alfonso avec une science consommée du récitatif, qu’il déclame avec un art suprême, profitant avec maestria des trop rares occasions où Mozart le laisse donner de la voix.
 
Heureux habitants de nos régions, enfin, qu’on estime assez intelligents pour leur proposer des lectures modernes des classiques ! Jim Lucassen s’était fait remarquer à Nancy avec sa Rusalka conçue pour l’Opéra de Lorraine puis reprise à Montpellier et bientôt à Francfort. Son Così se situe à notre époque, dans un magasin de prêt-à-porter matrimonial, où les deux couples sont venus faire l’achat des tenues qu’ils porteront lors de leur mariage imminent. Alfonso en est le gérant, Despina l’employée, équipe complétée par quelques figurants assez réjouissants. Dans cet espace peuplé de mannequins utilisés pour divers jeux des cène, une vitrine est très ingénieusement exploitée, d’où surgissent notamment les deux Albanais, attifés des plus invraisemblables oripeaux : coupes afro, maquillage ethnique et, pour Guglielmo, un extraordinaire manteau de raphia à franges qui fleure bon le néo-seventies. Les choses se brouillent un peu quand on en vient à se demander pourquoi Fiordiligi et Dorabella, devenues des Women in Black endeuillées par le départ de leurs fiancés, semblent habiter la boutique, et au deuxième acte, on sent que Lucassen et ses décorateurs-costumiers admirent – ô combien justement – la vision que Claus Guth a proposée à Salzbourg : ici aussi, la maison est envahie par le jardin, avec ces mêmes troncs de pins, et le même escalier latéral (à Nancy, il est à gauche alors qu’à Salzbourg il était à droite). De toute façon, mieux vaut ne pas chercher du réalisme ou du plausible dans Così, où par delà l’intrigue, la vérité est celle des sentiments mobiles. La direction d’acteurs est en tout cas irréprochable, chacun étant très habilement caractérisé, les garçons se déchaînant littéralement avec forces cabrioles et acrobaties. De très bons chanteurs, une mise en scène pleine d’esprit, Mozart était décidément bien servi à Nancy.

Version recommandée :
 
Cosi fan Tutte (Intégrale) | Wolfgang Amadeus Mozart par Elisabeth Schwarzkopf
 
 

 

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