Apogée final

Cosi fan Tutte - Salzbourg

Par Elisabeth Bouillon | jeu 25 Août 2011 | Imprimer
Claus Guth n’a pas caché, en 2009, que Cosi fan tutte le mettait mal à l’aise. Le cynisme inhérent à cet ouvrage l’excitait et l’irritait à la fois. Au cours de ce premier travail, il a découvert que cet opéra, le plus radical, selon lui, dans l’œuvre théâtrale de Mozart, était moins une Ecole des Amants qu’une « dissection des cœurs ». Sa première mise en scène, qui mêlait réalisme et symbolisme, manquait de clarté. Le lieu de l’expérience était la maison des jeunes filles envahie par une foule d’invités, un soir de fête où l’alcool coulait à flots. Alfonso, déjà interprété par Bo Skovhus, incarnait une sorte de Cherubim-Eros privé d’ailes, cynique, aigri. Pris soudain de mouvements convulsifs, il manipulait les amants comme des marionnettes tandis que Despina, ensorcelée, cherchait par tous les moyens à échapper à son influence, se livrant à des excentricités si aberrantes qu’elles desservaient son interprète (Patricia Petibon). Forts de cette expérience, Claus Guth et Christian Schmitt ont complètement revu leur spectacle, supprimant tout ce qui, dans le décor comme dans l’action, relevait de l’anecdote ou de la caricature, et soulignant les lignes de forces de la partition.
 
 
Le décorateur a gardé la maison en l’état mais a enlevé tout ornement et tout accessoire. Les meubles ont disparu, les projections (de personnes ou d’objets) également. Les petits spots ont été avantageusement remplacés par des plafonniers en larges bandeaux continus qui soulignent la beauté de l’architecture, inspirée du Bauhaus. Ils produisent des ombres nettes sur les surfaces blanches qui réfléchissent la lumière mieux encore que celles, plus grisâtres, des Nozze di Figaro : un véritable lieu d’expérimentation, épuré, stylisé, distancié. Les silhouettes se découpent avec netteté sur ce fond blanc, belles images évoquant parfois celles de L’Enlèvement au Sérail vu par Strehler. La forêt, proche de celle de Don Giovanni, reprend progressivement ses droits en envahissant peu à peu la maison, symbole du retour à Mère Nature.
Don Alfonso est maintenant un magnifique ange noir déchu aux longues ailes, à l’énergie destructrice, qui ouvre les vannes de l’inconscient et plonge les quatre sujets de l’expérience dans un chaos de sentiments contradictoires. Il est secondé par l’ange de deuxième catégorie Despina qui doit suivre à la lettre les instructions données par son supérieur alors qu’elle est convaincue que l’expérience échouera : les jeunes gens n’auront pas le cynisme de « s’épouser comme ils sont ». Les deux couples, projetés par Alfonso dans un champ d’émotions où entrent en conflit amour et passion, certitude et sens du devoir, fidélité et trahison, ne pourront compter que sur eux-mêmes pour se tirer de ce mauvais pas.
Cette interprétation éclairée fait éclater le cadre du dramma gioscoso en nous révélant les tréfonds de l’âme humaine que Mozart a sublimement mis en musique dans cet opéra. Marc Minkowski, tout aussi inspiré que l’équipe scénique, effectue avec ses Musiciens du Louvre un travail comparable de distanciation. Il sait mettre en valeur l’exploration éperdue, de la part des deux couples, de la nature véritable de leurs affects. Les couleurs instrumentales reflètent en permanence les tonalités affectives des personnages. Les cordes, très retenues, forment la base légère et frémissante au dessus de laquelle s’élèvent et s’entrecroisent les mélodies et les contrepoints. Les sforzandi, sur cette base piano, voire pianissimo, font valoir en finesse les innombrables « contrasti d’affetti » qui caractérisent la partition. Cette conduite en douceur, aux tempi mesurés, se révèle d’une grande efficacité dramatique et rend superbement hommage à Mozart.
Dans un contexte aussi favorable, les chanteurs donnent évidemment le meilleur d’eux-mêmes. L’ange déchu Eros-Thanatosde Bo Skovhus, comte inoubliable des Nozze di Figaro (2006), en impose dès sa première apparition. Son impressionnante voix de bronze aux accents impérieux qui, savent aussi être tendres, sa musicalité et son raffinement font de lui un maître de jeu incontesté. En Despina, le mezzo chaleureux d’Anna Prohaska (la Zerlina du Don Giovanni) se marie bien avec le timbre de Bo Skovhus, mais on ne l’entend véritablement qu’au deuxième acte où le personnage prend un peu d’indépendance et laisse paraître un peu de sa féminité. Au premier acte, elle fait mécaniquement tout ce qu’on lui demande et la voix suit. C’est sa manière, très touchante, de protester. Son petit ange noir est un cousin du Cherubim des Nozze di Figaro.
Autant les quatre jeunes gens étaient pâles dans la production précédente malgré leurs belles voix, autant celle-ci leur donne du relief. Fiordiligi et Dorabella, souvent présentées comme des oies blanches, loin d’accepter leur sort, découvrent, comme les garçons, leur véritable personnalité au fil de l’expérience vécue et ne s’en laissent pas compter par leurs ex-amants infidèles. Elles iront voir ailleurs. Grâce au chef qui maintient la balance entre les voix, le soprano pur, souple, éclatant de Maria Bengtsson se marie bien avec le mezzo plus dramatique, aux riches sonorités, de Michèle Losier. Même légère disparité de volume entre le Ferrando d’Alek Shrader, ténor mozartien encore jeune, au timbre clair et élégiaque, et le Guglielmo plus subtil que ne le veut la tradition de Christopher Maltman au timbre chaleureux, envoûtant, interprète magistral de Don Giovanni en 2010.
Cette Trilogie exceptionnelle, que nous ne reverrons sans doute pas et qui n’a pas été filmée cette année (les DVD existants n’en rendent pas compte), constitue sans conteste le fleuron de ce Festival 2011. Heureux ceux qui ont pu y assister !
 
 
 
 
 

 

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