Ainsi font, font, font...

Cosi fan tutte / Les Femmes vengées - Versailles

Par Laurent Bury | mar 04 Février 2014 | Imprimer
 
Des deux curiosités que proposait le diptyque versaillais, l’une était évidemment plus curieuse que l’autre : entendre Così fan tutte en français, comme au bon vieux temps, voilà qui pouvait piquer notre curiosité, mais découvrir Les Femmes vengées était sans doute une proposition autrement alléchante. De fait, c’est l’opéra-comique de Philidor qui offre finalement le plus de satisfactions, non qu’il s’agisse d’une révélation, tant s’en faut, mais parce que les artistes réunis pour l’occasion y trouvent un cadre bien plus approprié à l’expression de leur talent. Le rapprochement même des deux œuvres est loin de paraître aussi évident que ne l’affirment les concepteurs de l’opération : certes, il y a six personnages dans les deux cas, certes, on y feint d’éprouver des sentiments amoureux pour mettre son partenaire à l’épreuve, mais il y a loin de la comédie boulevardière écrite par Sedaine à l’expérience de psychophysique imaginée par Da Ponte. Enfin, un abîme devrait les séparer, si la mise en scène de Nick Olcott ne s’ingéniait pas à nier un demi-siècle de productions qui ont su dégager la profondeur du texte mis en musique par Mozart, soulignant la confusion des sentiments plutôt que la gaudriole échangiste. Ainsi font toutes, ou la Fidélité des femmes lorgne furieusement du côté de Barillet et Grédy et accepte sans se poser la moindre question la réconciliation in extremis d’un happy end suspect. Le trait est appuyé, on surjoue jusqu’à la caricature, sans une once de nostalgie. Les Albanais – devenus ici des trappeurs canadiens avec vestes à franges et bonnets en raton-laveur – sont affublés de postiches invraisemblables, et rien n’est fait pour rendre un tant soi peu crédible le brusque revirement des deux sœurs, transformées en parfaites écervelées, en marionnettes. Quant à la traduction française (qui évacue les récitatifs au profit de dialogues parlés), quel enfilage de platitudes et de vers de mirliton ! Conçue à la toute fin du XIXe siècle par Louis V. Durdilly et utilisée jusqu’au milieu du XXe, elle doit retourner d’urgence au placard d’où l’on n’aurait jamais dû la sortir. Ryan Brown avoue avoir coupé quelques airs, ce en quoi il ne se conduit pas plus mal que Karl Böhm en personne dans les années 1970, mais si c’est lui qui a déplacé vers le début du deuxième acte le bref arioso de Don Alfonso, « In mare soglia », on ne voit pas vraiment ce que l’œuvre y gagne.
 
Au moins, avec Philidor, on retrouve une musique qui épouse naturellement les accents du texte, même si c’est au prix d’une inlassable répétition des mêmes paroles. Ce péché mignon des compositeurs français de la deuxième moitié du XVIIIe siècle est particulièrement frappant dans les deux airs qui ouvrent Les Femmes vengées, où l’on tient plusieurs minutes sur deux malheureux vers. Le livret de Sedaine, intégralement versifié, met un temps fou à démarrer, il finit par devenir assez drôle mais les airs y suspendent constamment l’action au lieu de la faire avancer. Philidor l’orne d’une musique fort bien composée et extrêmement agréable, à défaut d’être inoubliable. Le seul air présentant une certaine difficulté technique est celui de la Présidente, "De la coquette volage", qui sollicite beaucoup la virtuosité de l’interprète (Christiana Eda-Pierre l'avait jadis enregistré dans un admirable récital). Il ne pose néanmoins aucun problème à la soprano canadienne Pascale Beaudin, bien davantage mise à l’épreuve par Fiordiligi, enfin, par « Fleurdelise », dont elle ne possède pas le registre grave, ni tout à fait le volume sonore souhaitable. Sa sœur mozartienne trouve en revanche en Blandine Staskiewicz une titulaire qu’on envisagerait aisément dans la version normale de Così, même si « Dorabelle » est ici privée de son deuxième air. Claire Debono fait elle aussi bien meilleure figure en Madame Riss qu’en Despina : le texte est tout à coup bien plus intelligible, dans une tessiture où la chanteuse semble beaucoup à son aise. S’il a l’âge de Don Alfonso, Bernard Deletré a hélas perdu beaucoup de brillant dans l’aigu, et ses graves sont devenus excessivement sourds. Jeffrey Thompson se tortille en scène comme à son habitude, avec des mimiques exagérées dans le rôle muet qu'on lui a ajouté dans Così, et avec des intonations excessives dans Les Femmes vengées où l’on peut du moins les mettre sur le compte de la comédie qu’il joue aux deux maris. Ceux-ci n’ont guère à chanter chez Philidor : Antonio Figueroa a exactement le format requis pour l’opéra-comique français, mais trouve ses limites en Ferrando-Fernand. Alex Dobson est moins éprouvé par Guglielmo-Guillaume, mais son accent britannique dépare un ensemble à la francophonie plus adéquate. Ce qu’on vient de dire des chanteurs, il faut le répéter pour l’orchestre, ou peut-être plutôt des choix interprétatifs du directeur d’Opera Lafayette : Ryan Brown propose pour Mozart des tempos souvent discutables, précipités ou au contraire trop lents, ce qui s’avère surtout gênant dans le grand final du premier acte, où le rythme fléchit paradoxalement à partir de « Un sol bacio, mio tesoro ». Du reste, la mise en scène se met au diapason, en se montrant d’autant plus statique que la partition devient plus fébrile, dans ce décor unique et employé pour les deux œuvres, avec une transposition temporelle qui inverse l’ordre chronologique (les costumes Empire conçus pour Philidor sont d’ailleurs bien plus réussis que les tenues Ancien Régime pour Mozart). On continuera donc à préférer que, laissant à d’autres les piliers du répertoire, Opera Lafayette explore des titres oubliés et nous révèle des raretés, comme le Lalla Roukh de Félicien David dont on guette avec impatience la sortie chez Naxos
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