A cheval sur deux tatamis

Madama Butterfly - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 02 Octobre 2011 | Imprimer
 

A force de voir Madama Butterfly représentée dans des décors abstraits entre jeux de lumières et de paravents, selon un principe dont Bob Wilson à l’Opéra de Paris a tiré la quintessence, on est surpris, à Bordeaux, de retrouver la geisha de Puccini dans le cadre respectueux du livret ficelé par Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Déjà proposée dans la capitale des Girondins en 2003, la mise en scène de Numa Sadoul s’accorde pour seule originalité de faire peser la malédiction du bonze, circonscrite normalement au premier acte, sur tout l’opéra. Accompagnée d’un cortège d’âmes damnées – des figurants à moitié nus dont le corps semble avoir été roulé dans la cendre –, sa silhouette de jedi malfaisant apparaît dès le lever de rideau puis revient durant l’intermezzo orchestral hanter les rêves du fils de Butterfly et une fois le drame consommé, contemple de loin son ouvrage : le cadavre de Cio-Cio-San accroché à une hampe comme un papillon épinglé sur une planche. Pas de quoi perturber les bikus de la tradition, la représentation finit acclamée, avec au parterre un début de standing ovation. Une gestuelle qui colle au récit, une cabane en bambou au bord d’une « mer calmée » sur laquelle un long ponton tire un trait avec en fond de scène un ciel qui s’anime au gré des tableaux : en préférant la fidélité et la magie à l’épure, le metteur en scène atteint l’objectif recherché avec un certain sadisme par Puccini : faire pleurer Margot.

  

A force de voir Cio-Cio-San interprétée par des chanteuses asiatiques, on avoue avoir été un peu perturbé par la haute taille et l’allure très occidentale d’Alketa Cela qui endosse pour la première fois le rôle de Butterfly. Vocalement, la soprano albanaise ne correspond pas davantage au portrait robot de l’héroïne de Puccini. Le chant, d’essence lyrique, déploie ses ailes dès que l’écriture se situe au plus haut de la portée. L’aigu, magnifié par le tissu soyeux du timbre, est radieux. Cela nous vaut notamment une belle entrée – passage périlleux s’il en est – avec un vibrato très maîtrisé. La suite nous laisse sur notre faim. La voix dans les registres inférieurs a plus de mal à passer la rampe, avec les conséquences que l’on peut imaginer sur le phrasé et les couleurs, deux composantes essentielles de la conversation puccinienne. Le duo des fleurs souffre du contraste avec le chant épais et sonore de Qui Lin Zhang qui, en Suzuki, remplace au pied levé Veronica Simeoni. On suppose le contralto chinois mieux en accord avec le soprano de Cécile Perrin à laquelle elle donne normalement la réplique (car la production compte deux distributions).

Le costume de Pinkerton semble aussi bien large pour les épaules de Chad Shelton, ténor di grazia égaré dans un répertoire qui aujourd’hui dépasse sa vocalité. L’aigu est facile, l’émission haute, le charme certain, chez Mozart sans doute, mais face à un orchestre qui gronde comme un océan, le chant manque d’assise et le volume s’avère limité. Puis là aussi, la voix s’apparie mal au Goro trop distingué de Christophe Berry et au Sharpless et en mal d’italianité de David Grousset, sans que l’on puisse incriminer cette fois un quelconque échange au sein de la distribution.

A se demander si ces deux affiches proposées en alternance n’ont pas semé la confusion jusque dans la fosse. Dans une salle dont on apprécie l’échelle, le niveau sonore de l’orchestre est sans doute mieux adapté aux voix de la première distribution (Cécile Perrin, Gilles Ragon, Qui Lin Zhang, Lionel Lhote) qu’à celles, moins puissantes, de la seconde. C’est le seul reproche que l’on adressera à Julia Jones. D’une grande efficacité dramatique, sa direction se montre sinon soucieuse de restituer au plus juste la variété de la palette instrumentale, malgré un Orchestre National Bordeaux Aquitaine challengé par l’ampleur symphonique de la partition et un chœur dont les attaques à bouche fermée peuvent sembler raides pour qui aime en goûter la poésie.

 

 

 

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