Singin' in the Space

Solaris - Paris (TCE)

Par Laurent Bury | jeu 05 Mars 2015 | Imprimer

Au temps de l’opéra-ballet, on dansait beaucoup sur les scènes lyriques. Mais quand on chantait, la danse cessait en général et cédait la place aux chanteurs. Au temps de l’opéra romantique, on mourait beaucoup sur les scènes lyriques. Mais c’était de la tuberculose, ou par désespoir amoureux. Au XXIe siècle… nous avons changé tout cela. Quand un compositeur veut écrire son premier opéra, il choisit un sujet tellement moderne qu’il en est même futuriste. Le roman Solaris, publié en 1961 par le Polonais Stanisław Lem, nous transporte carrément quelques siècles en avant. Et question exotisme, on ne fait pas mieux : la scène représente une station orbitale survolant une très énigmatique planète. Malgré tout, les protagonistes ne sont pas des extra-terrestres, mais des humains. Enfin, au moins deux d’entre eux, car les deux autres ont un statut plus ambigu. Bien que morts plusieurs années auparavant, ils réapparaissent, l’un sous l’apparence d’une projection vidéo – le scientifique Gibarian –, et l’autre sous la forme d’une sorte de copie, de « réplicant ». La situation se corse lorsqu’on sait que ledit clone n’est autre que la défunte épouse du héros, le psychologue Kris Kelvin. La plupart des scènes sont d’ailleurs des dialogues entre Kelvin et sa femme Hari, le drame de cette dame venant de ce qu’elle sait n’être qu’un double de la morte, une illusion d’humanité. Elle finira détruite par l’inquiétant professeur Snaut, comme Coppélius détruit Olympia dans Les Contes d’Hoffmann (mais son anéantissement a lieu hors-scène).

Pour son premier opéra, Dai Fujikura, né en 1977, recourt à une écriture instrumentale extrêmement intéressante et assez personnelle, non dénuée de bribes assez mélodieuses, qu’interpréte avec précision l’Ensemble Intercontemporain et que dirige avec efficacité Erik Nielsen. Pourtant, ce n’est pas encore cette fois que l’on nous convaincra de la nécessité musicale de l’électronique. Les effets de sonorisation concernent surtout le dédoublement du héros, puisque deux barytons se partagent Kelvin, l’un en scène, l’autre en coulisses, ce dernier pratiquant souvent une sorte de parlando, quand il ne s’agit pas carrément de parlé, comme pour commenter l’action que vit son alter ego. A un moment, leurs voix se superposent, et c’est bien la seule occasion où deux personnes chantent ensemble. Fujikura se montre presque excessivement respectueux des voix, auxquelles il ne demande aucune acrobatie, dans un souci d’intelligibilité. Intention louable, mais qui se traduit par une écriture vocale finalement sans grand relief. Même s’ils pratiquent aussi un répertoire plus traditionnel, les cinq solistes réunis sont tous britanniques ou américains (le livret est en anglais) et rompus à l’interprétation de la musique contemporaine : Tom Randle fait ici figure de vétéran et son rôle se rapproche un peu du « ténor de caractère » puisque Snaut a été conçu comme un personnage crispant. Callum Thorpe ne se voit confier que de rares interventions, monologues assez peu lyriques. La voix de Marcus Farnsworth nous parvient déformée, triturée, à travers les haut-parleurs disposés dans la salle : difficile de juger des qualités vocales de ce jeune chanteur. Leigh Melrose chante avec conviction le rôle de Kris Kelvin, même si la musique ne lui laisse guère de latitude pour conférer une épaisseur psychologique au personnage. Sarah Tynan parvient presque à rendre Hari émouvante, malgré la partition et surtout malgré la mise en scène.

Car il faut bien en venir au spectacle conçu par Saburo Teshigawara. Confronté à un livret peu riche en action – dont il est pourtant lui-même l’auteur –, il a choisi d’immobiliser les chanteurs et de les reléguer dans les recoins avant ou arrière de la scène, dont tout le centre est occupé par trois danseurs correspondant aux trois personnages principaux. Et ils dansent constamment, même quand les chanteurs et les instrumentistes se taisent. La chorégraphie est moderne, même si à un moment elle flirte avec la comédie musicale et rappelle carrément Chantons sous la pluie. Le décor est une vaste boîte blanche entourée de coulisses ténébreuses, qu’animent à peine de rares et inutiles projections (toute la salle s’esclaffe lorsque le surtitrage invite le public à retirer les lunettes 3D nécessaires pour les cinq premières minutes du spectacle) et de brusques et très bob-wilsoniens passages à la couleur. Les chanteurs sont la plupart du temps pétrifiés, engoncés dans vêtements-cages en grillage, et c’est un événement quand Sarah Tynan lève un bras, peut-être lasse de ce carcan. Dans ces conditions, on comprend qu’ils ne soient pas aidés à faire vivre leurs personnages.

 

Solaris sera également donné à l'Opéra de Lille les 24, 26 et 28 mars, et à l'Opéra de Lausanne les 24 et 26 avril 2015

 

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