Siroe vivifié

Siroe, Hasse - Vienne (Theater an der Wien)

Par Guillaume Saintagne | mar 21 Avril 2015 | Imprimer

Les admirateurs français de Franco Fagioli avaient remarqué que la production de Siroe à Versailles se ferait sans leur contre-ténor favori, quand Vienne affichait une version de concert avec une distribution identique à celle du disque. Hélas, Franco ne chanta finalement pas à Vienne non plus. Reste que cette soirée valait tout de même le détour, et ce grâce à une troupe transformée par l’expérience de la scène. Le spectacle était mis en espace mais surtout joué de façon bien plus dramatique et captivante qu’au disque où les mêmes interprètes semblent très lisses en comparaison.

Soyons en d’abord reconnaissant à l’orchestre Armonia Atenea et son chef George Petrou, qui rutilent avec une ardeur jubilatoire. Si le disque ne réussissait pas à contourner l’écueil du manque de tension dramatique, Petrou fait ici la démonstration brillante du génie de Hasse, de son originalité musicale et de son à-propos dramatique. Les airs s’enchaînent avec des contrastes saisissants, soulignés par des musiciens bien plus affirmés et confiants dans leurs intentions (les flûtes du « Mi credi infedele », les martellements du clavecin dans « Gelido in ogni vena », l’audace des cors dans « Di tuo amor »…). Jouant souvent assez fort et placés dans la fosse devant les chanteurs, ils poussent ceux-ci à se dépasser dans une partition hérissée de difficultés techniques.

Et ces difficultés ne font oublier à aucun que les récitatifs doivent être aussi investis pour que l'opera seria fonctionne. Tous sont déchaînés et font montre d’une ardeur bien trop rare dans ce répertoire. A commencer par Julia Lezhneva : on la connaissait virtuose hors-pair mais technicienne abstraite, et le disque confirmait cette impression. Quelle surprise ici de la voir caracoler aussi bien dans les récitatifs que dans les airs ! Vienne semble décidemment pousser les chanteuses à se dépasser : après Netrebko la veille, voilà que Lezhneva sort de sa reserve pour entonner un « O placido il mare » narquois et un « Mi lagnerò tacendo » halluciné, où sa voix chavire avec le personnage dans des dérapages vers l’aigu parfaitement contrôlés. Seul l’impossible « Di tuo amor mio cor indegno » la trouve encore un peu en retrait scéniquement (mais déjà bien plus incarnée qu’au disque où elle vocalisait avec la froide précision d’un clavecin). La faute en revient surtout à la contorsion imposée à cet air inséré. D’une Agrippine indignée par les actions de son fils, il devient ici l’air du renoncement à l’amour non mérité. Les vocalises ne sont plus du tout ici les cris d’effroi de l’original (que l'on peut entendre dans le dernier disque d'Ann Hallenberg), mais du rococo vide de sens dramatique. Revers de cette prise de risque dramatique, la technique est moins parfaite qu’au disque (certains aigus sonnent sourds et on entend des respirations au milieu d’une suite de vocalises) mais la performance reste surhumaine et n’en est que plus galvanisante, surtout chez quelqu’un qui n’a pas encore 30 ans et qui vient recevoir les ovations de la salle en catimini.

A ses côtés, la révélation de cette production est sans aucun doute Lauren Snouffer, soprano à l’aigu encore trop étroit lorsqu’il est simplement piqué, mais à la virtuosité délicieuse grâce à un vibrato très serré qui lui autorise une agilité d’une précision sidérante. Son grand air « Se pugnar non sai col fato » rappelle à la fois la technique de Janet Williams et le fruité d’Ewa Malas-Godlewska. Clairement une chanteuse à suivre.

Roxana Constantinescu fait partie de ces voix assez ingrates de mezzo courts qui ne se révèlent que chauffées à blanc, dans la lignée d’une Iris Vermillion, par exemple. Si elle peine à convaincre dans son air pastoral, le da capo furieux et encore plus l’air « Che furia, che mostro » la transfigurent, tant son énergie est convaincante, juste et émouvante.

C’est un peu le même constat pour Mary-Ellen Nesi : si depuis quelques années, elle s’autorise enfin à être plus audacieuse, c’est surtout dans son air tendre qu’elle souffre de la comparaison avec Franco Fagioli car sa voix y manque clairement de couleurs et d’étendue. A l’inverse, les grands airs qui remuent les éléments (« Fra l’orror della tempesta » et « Torrente cresciuto ») prouvent qu’elle a de la virtuosité et de l’autorité à revendre.

Juan Sancho jouit de la même présence naturelle en scène : il investit ses récitatifs et ses airs avec un hargne qui gonfle les veines de son front et crispe ses mains. La tessiture est assez étendue dans l’aigu et la technique robuste mais la projection manque parfois d’ampleur. On lui reprochera en outre de surjouer le désespoir du père dans l’air où il regrette d’avoir fait exécuter son fils. Au lieu de se glacer, son sang semble vouloir lui faire exploser les tempes, en contradiction avec la mélodie étourdie du morceau.

Enfin, Max-Emmanuel Cencic incarne un Siroe fabuleux. Loin de se limiter aux acrobaties vocales que demandent certains airs et qu’il exécute merveilleusement sans dissocier les registres (quoique le grave sonne un peu sourd en comparaison de l’aigu triomphant), il explore la palette psychologique de son personnage avec une fraîcheur et une économie très émouvantes. D’aucuns auront pu trouver son intérprétation plus feutrée que celle de ses partenaires, elle nous a surtout semblé plus réfléchie et authentique, sans sacrifier à la virtuosité.

Devant un tel résultat, on ne peut espérer qu’une chose : une captation radio ou une diffusion en DVD qui ferait vite oublier les défauts du disque.

 

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