Le (beau) cliché érigé en spectacle

Shell Shock, A Requiem of War - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | jeu 23 Octobre 2014 | Imprimer

Création très attendue, ce Shell Shock est la contribution que La Monnaie a voulu offrir à son public à l’occasion de la célébration du centenaire de la première guerre mondiale. Shell shock désigne en anglais la psychose traumatique extrême subie par les soldats exposés au feu, qui se traduit par divers symptômes tels la perte d’équilibre, l’impossibilité de marcher, des mouvements compulsifs incontrôlables conduisant à des contorsions douloureuses, sans parler de maintes phobies.

Sous la forme d’une cantate chorégraphiée – l’œuvre est sous-titrée Requiem of WarShell Shock est basée sur une suite de douze cantiques, consacrés chacun à une catégorie de victimes de la guerre, les soldats coloniaux, les mères, les orphelins, les rescapés, les infirmières, les déserteurs etc…

Dus à la plume de l’Australien Nick Cave – que l’on connaît surtout comme compositeur de chansons rock au travers de groupes comme The Boys Next Door ou les Bad Seeds –, ces textes en anglais prennent souvent des formes incantatoires, volontiers déclamatoires et s’attachent, parfois avec émotion, à décrire la détresse, la colère, la nostalgie du temps d’avant. Pas de dialogue, pas de construction dramatique, mais une juxtaposition d’expériences plus ou moins incarnées, sous la forme de narrations ou de complaintes, dans une langue dénuée de tout artifice.

Sur le plan musical, la partition due au compositeur belge Nicholas Lens est d’un abord facile, toujours lyrique et suit d’assez près le texte, avec de nombreuses structures en couplets et refrains. L’orchestration est sobre, voire simpliste, tapis de cordes avec ornements de bois ou de cuivres et partie de piano obligé, relativement peu élaborée, non théâtralisée, et curieusement dépourvue de tension dramatique, pour un sujet qui pourtant justifierait du relief. Les parties solistes sont confiées à cinq chanteurs qui  endossent chacun successivement plusieurs rôles et déroulent le texte avec de nombreuses répétitions, des retours en arrière qui impriment à l’ensemble un rythme lent, au risque de susciter l’ennui. Un chœur à huit voix complète la distribution.

En confiant la mise en scène de ce spectacle à Sidi Larbi Cherkaoui, figure importante de la scène chorégraphique belge depuis déjà une dizaine d’années, la Monnaie jouait la carte du contraste et s’assurait une partie visuelle pour le moins mouvementée au service d’une œuvre a priori statique et un peu compassée. Et en effet, devant un décor fait de panneaux coulissant verticalement et permettant un étagement sur trois ou quatre niveaux, la scène est très vite occupée par une troupe de danseurs virevoltants, très virtuoses, qui apportent avec eux les accessoires permettant l’illustrer les différents tableaux de l’œuvre. Ces accessoires donnent vie et corps au texte. Mais ces tableaux au demeurant fort beaux sont aussi une succession de clichés sur la grande guerre, comme sortis d’un livre pour enfants, assez naïvement traités et dépourvus de toute mise en perspective. Peu d’émotion, aucun support pour une réflexion sur le sens de la guerre, sans même parler de ses enjeux, ni sur l’importance historique du conflit, aucune trace d’expérience personnelle directe ou indirecte de la part du metteur en scène, qui semble très extérieur à son sujet et le traite par une sorte d'abstraction esthétique. Paradoxalement, c’est quand le mouvement s’arrête que l’émotion est la plus grande, lorsqu’avec une extrême sobriété la parole est laissée aux enfants pour l’ultime tableau, le canto des orphelins.

Emmené par la soprano américaine Claron McFadden, au timbre particulièrement généreux et très présente, le quintette vocal a fort à faire pour donner vie au texte et s’insérer dans la mise en scène. Prestation remarquable également pour le ténor anglais Ed Lyon, qui apporte beaucoup de distinction et d’élégance à son rôle, et déploie avec aisance un timbre très agréable et une diction impeccable. La mezzo Sara Fulgoni n’est pas en reste et sa voix chaude et enveloppante convient particulièrement bien aux parties qui lui sont confiées. Et les trois enfants solistes sont particulièrement émouvant, la fragilité de leur voix entraînant d’emblée la sympathie du public. Gerald Thompson, contreténor, Mark S. Doss, baryton-basse, et les chœurs de la Monnaie, nombreux et très mobiles, complètent heureusement cette distribution vocale de grande qualité.

 

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