Nuisibles cérémonies

Sémiramis - Versailles

Par Guillaume Saintagne | mer 04 Mars 2020 | Imprimer

Dernier opéra de son compositeur, Sémiramis n’est hélas pas le chef-d’œuvre testamentaire que l’on espérait. La faute d’abord à un livret bancal : l’exposition est confuse et ne permet pas de cerner clairement les enjeux et sentiments de chaque personnage ; l’action progresse mal, gênée qu’elle est par de longues cérémonies qui nuisent au drame et se répètent maladroitement (la cérémonie de mariage au I interrompue par le tonnerre, la cérémonie de Zoroastre pour charmer la reine au II, la cérémonie des vœux d’Amestris au IV… interrompue par le tonnerre, elle aussi !) ; la séparation entre l’acte II et l’acte III est totalement superficielle, elle coupe bêtement l’invocation infernale de Zoroastre et en dilue la puissance (comparez ce « Qu’ai-je appris ? » avec le « Quel écho vient me frapper ? » de Callirhoé). De plus, Sémiramis est une reine grise, pas assez méchante pour effrayer, pas assez superbe pour que sa chute impressionne. Restent de fortes scènes de confrontation et de beaux moment pour Amestris, mais pas pour la reine, qui ne mérite d’être l’héroïne éponyme qu’in extremis, puisque ce sont ses derniers soupirs et mots qui referment sans fracas l’opéra. Ce sont d’ailleurs les moments qui ont le plus inspiré Destouches, car la profusion mélodique qui enchantait les danses de sa Callirhoé fait ici défaut, rendant les divertissements plus longuets encore. L’orchestration est néanmoins souvent originale, à commencer par la suppression de la quinte de violons, créant un « creux sonore » (selon l’heureuse formule des notes de programme) entre les cordes « aigues » (taille, haute-contre et dessus de violon) et les basses de violon (violoncelles, viole de gambe, guitares et théorbes). Cela produit la sensation assez déstabilisante d’avoir deux orchestres concurrents dans le même ensemble, sensation renforcée par leur disposition symétriquement opposée sur scène. On pourrait difficilement cependant parler de coup de génie, car les effets de cette innovation n’ont pas l’éclat de l’incontestable réussite, ils apportent certes un trouble, un déséquilibre supplémentaire aux tourments des personnages, mais ne sont plus qu’un artifice vain dans les interminables cérémonies qui plombent le drame. On peut néanmoins voire dans cette tentative inaboutie, les prémisses des recherches d’impact dramatique plus violent qui seront bientôt celles d’un Salieri ou d’un Grétry.

Pour servir cette partition oubliée, l’orchestre Les Ombres ne manque pas d’atouts, chaque pupitre appelle des éloges (notamment Marie-Ange Petit, percussionniste en chef, du tonnerre aux chants d’oiseaux en passant par timbales et tambour) et l’ensemble fait preuve d’une forte collégialité sous les gestes très « niquetiens » de Sylvain Sartre. Pourtant cela manque de contrastes, d’arrêtes et de tension théâtrale. Tout est bien posé mais rien ne tends. Le Chœur du Concert Spirituel illustre une fois encore son excellence mais la partition n’en demande souvent pas tant. Pour jouer les utilités, Judith Fa et Clément Debieuvre déploient une virtuosité aérienne agréable et David Witczak est plus à son aise en sonore oracle qu’en grave ordonnateur.

Devant eux, les solistes ne sont hélas pas irréprochables. Si tous font briller une prononciation française limpide, leur jeu est hélas souvent trop simpliste pour émouvoir. A commencer par Mathias Vidal à la voix toujours aussi percussive, mais qui investit trop la moindre de ses phrases : les mots sont articulés en trois dimensions mais totalement éclipsés par la véhémence, il soutient toujours l’attention par ses emportements, mais son Arsane univoque finit par lasser tant il est prévisible. En Zoroastre, Thibault de Damas doit composer avec une partition assez pauvre. Si sa prestance est indéniable, le rôle semble néanmoins trop grave pour lui, et son émission est souvent forcée, ses graves assez nasaux, faisant sonner le formant plus que le timbre. Eléonore Pancrazi ne peut sauver une reine en manque de noirceur, son émission légèrement engorgée lui offre un medium riche mais la psychologie du personnage n’est pas assez fouillée. Seule Emmanuelle de Negri, pourtant déclarée souffrante, brille pleinement ce soir. La technicienne n’élude aucune vocalise, lance de superbes aigus (« Faible secours des malheureux »), l’interprète est sincère et juste, contrastée. Elle a aussi la chance d’être la plus gâtée par Destouches : c’est la seule à avoir des introductions d’airs aussi dépouillées qu’émouvantes. Ses accents poignants et simples dans « J’immole aux dieux le printemps de mes jours » accompagnés par un chœur et un orchestre solennels donnent à cette scène une félicité lugubre, le plus fort moment de la soirée, sans aucun doute.

 

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