Marbre et cristal

Semiramide - Florence

Par Yannick Boussaert | dim 02 Octobre 2016 | Imprimer

La saison 2016/2017 est placée dans les contrées babyloniennes : après Londres et avant Munich, l’Italie ! Florence ouvre le ba(a)l en réunissant quatre valeurs sûres du chant rossinien, déjà éprouvées ici ou là et plus particulièrement à Pesaro. L'opéra de la ville des Médicis collabore à cette occasion avec le San Carlo de Naples et invite une des dernières propositions scéniques de Luca Ronconi. Bruno Campanella, finalement indisponible, c’est à un Américain, Antony Walker, que la pulsation rossinienne échoit.

Évacuons d’emblée cet aspect. La direction est insuffisante, nonobstant un orchestre de bon niveau (quelques scories à déplorer chez les cors) capable d’attaques et de puissance quand nécessaire. Si l’ouverture s’alanguit déjà trop, la cohésion mordante de tous peut encore laisser espérer. Las, Antony Walker ne se dépêtrera jamais d’une application bornée et métronomique qui annihile tout contraste ou rupture, ce à quoi il faut ajouter quelques coupures (final du premier acte sans reprise, scène des gardes coupés au deuxième et échange final entre Assur et Arsace passé à la trappe, entre autres).

D’où vient alors la satisfaction que l’on ressent au sortir de la représentation ? Tout d’abord de la proposition sans concession de Luca Ronconi. Semiramide est traité en tragédie antique, le chœur se voit relégué en coulisses de part et d’autre du plateau, ses interventions étant considérée comme un commentaire sur l’action plus que comme une parole performative. Cela fonctionne moyennement au premier acte et prend tout son sens dans le deuxième, parsemé d’airs avec chœur. Sur le plateau la scénographie se fait minimale. Un mur craquelé évoque la faute et la décadence. Des figurants émergent du plancher de la scène et tiennent la pose, béats dans les triomphes, dans les affres repliés de douleur. Deux promontoires mobiles traversent la scène. Nos héros démesurés viennent s’y placer, statues marmoréennes baignées de lumières nocturnes et douces. Un livre d’images bien vivantes s’anime malgré ce que la presse italienne a pu en dire, critiquant ce qu’elle prenait pour du statisme. C’est oublier qu’ici le théâtre est moins dans l’action ou le jeu scénique que dans le chant.


© Opera di Firenze

L’abattage, voici le maître atout de Silvia Tro Santafé qui compense ainsi ce qui l’éloigne de ses plus illustres devancières. Elle ne possède pas leur ambitus démesuré, notamment l’extrémité de la quinte aiguë qui aurait pu porter aux nues un timbre jamais androgyne, un style et une belle ligne. L’hybris de la souveraine, Jessica Pratt l’exprime avec vigueur et nuances ainsi que dans des coloratures cristallines, aiguisées et généreuses dans le suraigu, secondées par une technique solide et un art consommé des variations, que notait déjà Maurice Salles lors de sa prise de rôle marseillaise la saison passée. On regrette, en fine bouche, une aisance moindre dans la vocalisation dans le medium, péché véniel d’un leggero à la voix certes maintenant étoffée. Les duos du premier et deuxième acte restent comme les numéros de choix de la représentation tant les timbres du fils et de la mère homicide se marient à merveille. Chez les hommes, on se délecte du style et de la diction léchés d’Oleg Tsylbulko que seul un manque de puissance handicape pour camper toute l'autorité séculaire et morale d’Oroe. Mirco Palazzi endosse de nouveau le rôle d’Assur , après sa prise de rôle marseillaise. Le costume est tout d'abord un peu grand pour une voix encore froide. Puis, le bronze du timbre triomphe au fil de la représentation et le chanteur italien incarne avec magnétisme l'orgueil, la vanité et les fragilités du descendant de Baal. L'ardeur et le panache juvéniles, Juan Francisco Gatell les possède assurément. Ses deux scènes laissent un goût de trop peu tant on se régale des couleurs, du timbre, de l'ambitus et de l'aisance du ténor argentin. Enfin, et même s'ils sont cantonnés aux coulisses, y compris pendant les saluts, les Chœurs du Maggio Musicale Fiorentino impressionnent par leur cohésion et leur puissance. En définitive, tout le plateau offre nombre de satisfactions, la première d'entre elles étant de parvenir à briller dans une salle aux dimensions peu propices à ce répertoire. Et cette battue lente que l’on aurait pu croire une facilité pour eux les oblige tous de fait à un surcroît d’ornementation, à un engagement redoublé pour combattre l'ennui qui suinte de la fosse. S'en plaindra-t-on ?

 

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