Le défi de June Anderson

Salomé - Liège

Par Philippe Ponthir | dim 12 Juin 2011 | Imprimer
Moment paradoxal en cette après-midi. Sfefano Mazzonis n’a pas son pareil en termes de marketing artistique pour susciter une curiosité intriguée, ce que les plus jeunes qualifieraient de buzz lyrique. Pour la plus grande joie du public liégeois, le directeur général s’est attaché les services de l’immense June Anderson. Mazzonis met les moyens de l’ORW à son service, lui offrant l’opportunité de réaliser quelques rêves au faîte d’une superbe carrière. Après une probante Lucrezia Borgia de concert et en attendant Manon de Massenet, la soprano s’empare de la mythique Salomé. Le Directeur opte avec bonheur pour la rare version française d’après le texte original d’Oscar Wilde, offrant à l’œuvre des parfums rarement exhalés. Si le spectacle scénique accuse des limites esthétiques et dramaturgiques, nous recommandons chaleureusement cette Salomé. Musicalement, un Maestro et une titulaire méritent notre cotation en hissant cette matinée à un niveau artistique remarquable.
Le spectacle tarde pourtant à convaincre. Pour son premier essai, le metteur en scène, Marguerite Borie, confie vouloir laisser chanteurs et public, seuls avec l’évolution psychologique des personnages. A ce stade, on ne parle plus de solitude mais d’abandon. Nous n’allons pas à l’opéra pour observer litre d’hémoglobine et entrecuisse dénudée. Nous acceptons licences théâtrales, ainsi que de solliciter notre imaginaire au moyen de la suggestion. Mais où sont les propositions du metteur en scène ? Sa griffe ? Ses pistes de réflexions ? La stimulation du public dans une quelconque remise en question ou mise en miroir ? A quoi nous renvoie-t-elle ? Beaucoup trop de sagesse, d’absence d’audace. Salomé et son entourage s’en retrouvent quasiment asexués ! Point de sensualité et de violence. Le problème est que ces notions sont parfaitement présentes à l’orchestre et cette dichotomie s’avère  gênante. S’ajoute des maladresses d’éclairages même si les idées de départ sont bonnes. Enfin, ce théâtre minimaliste sent trop l’économie. Dommage. On cède vite à l’envie de se recentrer sur chanteurs et orchestre.
Au risque de nous répéter, nous sommes à genoux devant le travail magnifique de Paolo Arrivabeni. Y a-t-il un répertoire pour lequel le Maestro n’a pas d’affinités ? On en rêverait presque de l’entendre dans de grandes œuvres symphoniques. Narration limpide, fragrances d’Orient décadent et dépravé, rythmes virils, sens des contrastes et des nuances, sensualité lascive, la direction d’Arrivabeni est d’une clarté pour le néophyte (le type de chef capable d’amener et de fidéliser un jeune public à l’opéra). Il rend cette musique sublime immédiatement accessible. Grâce à lui, le public s’embarque pour ce voyage initiatique de très haut vol. Remarquable simplement.
La nombreuse équipe de seconds rôles est d’une belle cohésion dans sa diversité de personnalités (A quand la renaissance d’une troupe ?). On pourra ressentir l’un ou l’autre coup de cœur notamment pour le Narraboth humain et victime de Jean Noël Briend ou pour le Juif de Juri Gododezki, idéal dans ce répertoire, avec une projection étonnante et d’une grande présence même s’il gagnerait à ne pas surjouer.
Des protagonistes, on retient le Jochanaan de Vincent Le Texier, familier du rôle. Il offre un prophète imposant de présence et de son (au point de soulever l’interrogation d’une sonorisation chez un collègue). Le baryton possède toujours ce métal si personnel dans la forge de son timbre, donnant à ses interprétations, leur personnification. On regrette de ne pouvoir éviter un vibrato nuisant à la jeunesse requise, encombrant parfois la sérénité de la ligne ou la clarté du propos. Le Texier est particulièrement efficace dans le mysticisme de l’Homme de Dieu ainsi que dans toutes les impressionnantes parties imprécatoires.
Donald Kaasch est un immense roi Hérode offrant à tous niveaux, la composition la plus aboutie. Il n’oublie pas de chanter et les quelques fêlures servent à merveille son personnage. Dans la projection nécessaire, sa diction nous épargne les sur-titres mais bien davantage, sa psychologie est d’une rare efficacité dans la décadence de son règne et sa déchéance physique. Pleutre, moite, faible mais dangereux, libidineux et psychotique, le portrait est exhaustif dans une crédibilité de tous instants évoquant génialement Peter Ustinov en Néron.
Le rôle éponyme de Salomé a t-il été conçu pour la vocalité de June Anderson ? A l’évidence, non. Néanmoins, la légendaire soprano remporte une éclatante victoire sur elle-même : celle d’une musicienne racée, aristocratique et émouvante, puisant aux tréfonds de ses tripes et de son âme pour offrir en des termes artistiques, une de ses plus bouleversantes prestations parmi ses plus récentes prises de rôles (Agavé des Bassarides, Daphné, Madame Lidoine des Dialogues des Carmélites, ...). Il nous faut observer les éléments du point de vue de la prestation d’une artiste. On ne peut nier, par nature, les limites d’un timbre qui ne fut jamais particulièrement opulent, chatoyant ou érotique dans sa tessiture basse. Salomé requiert un médium ( et un grave) récurrent et à même de porter son verbe au delà d’une orchestration de plus de cent protagonistes. Arrivabeni multiplie les soins à sa soliste mais à l’impossible nul n’est tenu, d’autant que le Maestro ne peut à certains moments, concéder un non-sens musical. Scéniquement, June Anderson doit s’en remettre à son immense métier. La cantatrice est une bonne comédienne, mais, et cela n’a rien de péjoratif, c’est une statique, une économe du geste efficace et du port royal. Pour la soprano, le premier vecteur émotionnel et théâtral a toujours été le chant dans sa probité impériale et sa vérité stylistique. Physiquement, elle est tout à fait crédible, mais des moments tombent à plat sans véritable conduite du metteur en scène. La Danse des sept voiles ne convainc guère. On nous évite la doublure chorégraphique mais demeure une impression timorée. Cela manque de lâcher prise corporel. Si le frisson épidermique est présent, il provient à ce moment, de la fosse et du musicien qui y préside. Et pourtant .... Et pourtant, au bout de cette heure quarante, on est cueilli. La cantatrice une fois encore, mérite son statut plus qu’elle ne le justifie, car à ce stade de parcours, June Anderson n’a plus rien à justifier, encore moins à elle-même. Nous sommes ému par l’engagement épuisant, physique et psychologique d’une artiste au sommet, dans l’équilibre de ses moyens et de sa richesse musicale. On salue le style, l’art des nuances et des couleurs. La seule scène finale justifie le déplacement. Anderson convie son public dans une qualité d’écoute impressionnante, à un grand moment d’introspection morbide. Seule, face à elle-même, Anderson se livre corps et âme avec impudeur et impudence, saine, idéale dans sa sincérité. Le succès récolté est amplement mérité. A la lumière de cette scène finale et des carences scéniques, l’idéal n’aurait-il pas été une version concertante ou un concert Strauss où Anderson aurait offert aux côtés des extraits de Daphné et de Capriccio, les climax de cette Salomé ? L’ORW, en tout cas, signe musicalement, une bien belle fin de saison avec cette proposition originale.
 
 

 

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