Révélé et Surfaite

Roméo et Juliette - Bordeaux

Par Laurent Bury | lun 09 Mars 2020 | Imprimer

Autant commencer tout de suite par le meilleur. Alors qu’il n’avait pas totalement convaincu lors de ses débuts en France dans Anna Bolena en 2018, on pouvait se demander si Pene Pati trouverait un meilleur emploi dans Roméo et Juliette, dont les exigences sont tout autres. La réponse est une confirmation éclatante des dons du ténor samoan, qui fait véritablement figure de révélation : n’étant plus assujetti aux contraintes du belcanto donizettien, ses « pavarottismes » ne sont plus un obstacle, et l’on reste ébloui par la générosité de cette voix dont l’aigu paraît d’une puissance à toute épreuve, et dont le timbre séduit. Surtout, que de nuances dans ce chant, que de poésie dans l’incarnation, et quelle qualité dans la diction du français ! Même les moments de relative gaucherie scénique contribuent à la caractérisation d’un personnage pudique et presque gêné par l’ardeur de sa propre passion. Voilà un Roméo que l’on n’est pas près d’oublier.

Et Juliette, donc ? Le problème, c’est que, comme pour Mireille, le rôle est impossible. Harcelé par Mme Carvalho qui exigeait du brillant, Gounod a dû satisfaire l’épouse du directeur mais n’a pas entièrement renoncé à ses propres conceptions. S’il est difficile de trouver une Mireille aussi à l’aise dans la Crau que dans « O légère hirondelle », on comprend aussi que la première Juliette ait été chez elle dans « Je veux vivre dans le rêve » mais ait préféré coupé l’air du poison. Avec Nadine Sierra, c’est tout le contraire : on passe les trois premiers actes à se dire qu’il y a là un contre-emploi manifeste, avec des vocalises pas très nettes, des aigus forte vraiment pas très agréables à entendre, et des couleurs qui n’ont pas grand-chose à partager avec les héroïnes d’opéra-comique français. A se demander pourquoi la soprano américaine choyée par Peter Gelb connaît un tel succès. Puis vient l’air du poison, et là, Nadine Sierra est enfin chez elle.

Dernier sujet qui fâche : la mise en espace signée Justin Way. Que l’Opéra de Bordeaux n’ait pas les moyens de présenter une production de Roméo et Juliette, on l’accepte parfaitement. Mais n’aurait-il pas mieux valu une simple version de concert où les chanteurs auraient exprimé leurs sentiments par des gestes mais tout en restant debout les uns près des autres ? La formule choisie ici est assez bâtarde : pas de costumes, mais des décors, enfin, un misérable cabanon verdâtre et décrépi, avec une fenêtre faisant office de balcon, un poteau en fond de scène au premier acte (pourquoi disparaît-il ensuite ?), deux marches côté cour, une balustrade côté jardin, un autel qui devient tombeau, et une dalle en pente en guise de lit. Un rideau uni en fond de scène aurait aussi bien fait l’affaire. Une bonne idée, toutefois : les combats à l’épée simulés face au public, à l’aide d’un bruitage de lames s’entrechoquant. A part ça, obliger Mme Sierra et Monsieur Pati à s’étendre sur la dalle inclinée pour leur duo du quatrième acte était sans doute dispensable.

Dommage, car Paul Daniel entraîne avec une fougue judicieusement calculée un Orchestre national Bordeaux Aquitaine en forme olympique, et arrache la partition de Gounod à tout soupçon de mièvrerie, déchaînant à bon escient la violence de certains moments. Dans l’acoustique idéale du Grand Théâtre, les interventions du violoncelle feraient pleurer les pierres, et l’on savoure un bain sonore comme on en goûte si rarement dans les trop grandes salles modernes. Le Chœur de l’Opéra se montre lui aussi à la hauteur, en particulier au troisième acte, quand Roméo est condamné à l’exil.

Parmi les personnages secondaires se détache très nettement le Mercutio de Philippe-Nicolas Martin, en totale adéquation vocale et scénique avec son rôle. Même s’il en possède toutes les notes, Nicolas Courjal ne peut s’épanouir en Frère Laurent comme il trouve à le faire avec les « méchants » qui conviennent mieux à son émission. Le tout petit rôle de Stéphano trouve Adèle Charvet un peu effacée dans son unique air. Thomas Bettinger, en revanche, claironne son Tybalt, au risque de brutaliser les aigus en début de soirée. Sans doute plus à sa place qu’en Hérode à Saint-Etienne la saison dernière, Christian Helmer est un Capulet paternel comme il convient, tandis que Marie-Thérèse Keller donne un certain relief aux répliques de Gertrude. Beau Pâris de Romain Dayez, noble Duc de Geoffroy Buffière. Le chant français se défend bien.

 

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