Glissements progressifs du désir et de la jalousie

Roberto Devereux - Karlsruhe

Par Catherine Jordy | sam 23 Mars 2019 | Imprimer

Après Anna Bolena proposée l’année passée et probablement avant Maria Stuarda, c’est le troisième épisode de la trilogie des Tudor de Donizetti que le Staatstheater de Karlsruhe présente cette année, avec trois variantes : deux distributions appuyées sur la troupe et une soirée de gala avec des solistes invités. C’est avec une salle comble que s’ouvre cette Première de la distribution A.

Dans cette production sobrement classique, on note avant tout la splendeur des costumes en dominante rouge et noir, dont profite tout le chœur et les solistes, dans des matières lourdes où les subtiles variations de tons ou de motifs réjouissent l’œil et offrent une belle palette de vêtements élisabéthains rivalisant de somptuosité. Bien entendu, la reine se doit d’être plus spectaculaire que tous les autres, alors que sa jeunesse s’est évanouie et que seul le paraître lui permet encore de donner le change. C’est essentiellement sur ce postulat que l’équipe du metteur en scène Harry Fehr a travaillé, afin de souligner le contraste d’une Elisabetta royale mais déchirée par ses tourments intérieurs, sa solitude et les affres de la jalousie, obnubilée par son amour au point d’en oublier toute conscience et réalité politiques. Au terme du drame, quand elle perd pied, la reine apparaît hagarde, nu-crâne excepté quelques rares mèches blanches, hideuse et en chemise, au milieu de sa cour, anéantie d’avoir eu à laisser exécuter son amour. L’intime et le privé prennent le dessus sur l’apparat, mais les glissements d’un état à l’autre se font de manière très subtile. Ce parti pris est entretenu pendant tout le spectacle, grâce notamment au plateau tournant qui masque ou découvre les décors à l’envi, laissant parfois le spectateur visualiser en même temps la chambre royale et la salle du conseil du palais qui communiquent entre elles, ou encore le palais et la demeure de Sara et de Nottingham, son époux, les espaces intermédiaires étant réservés à Roberto. On coulisse d’un espace à l’autre et les perspectives déformées nous font changer de dimension. Tantôt les motifs disproportionnés de la tenture de la chambre donnent l’impression d’être dans une maison de poupée, tantôt la configuration d’une pièce fait converger les regards vers un élément central, opérant comme un zoom, notamment sur la bague qui pourrait changer le destin du héros, posée sur la cheminée ; on ne voit qu’elle, alors qu’un drame violent se noue tout à côté. Il en résulte une belle cohérence visuelle qui souligne et éclaire le propos. Les chœurs sont presque toujours déjà en place quand le plateau tourne, ce qui permet d’éviter des entrées et des sorties inutilement compliquées ou artificielles, tout en permettant des allées et venues complexes, notamment quand Elisabetta fait entrer une à une ses suivantes en un défilé interminable sans que ne se présente Sara, et pour cause, puisque son époux la maintient enfermée dans leur demeure. La tension dramatique est très intelligemment entretenue. Solistes, artistes du chœur et figurants sont remarquablement dirigés et tous habitent les lieux avec le plus grand naturel. À la fois simple et sans effets clinquants, cette mise en scène impressionne toutefois par sa richesse sémantique et surtout son efficacité.


© Falk von Traubenberg

Dans le rôle d’Elisabetta, Ina Schlingensiepen s’impose d’abord pour sa performance théâtrale. La fureur, les angoisses et les émotions les plus intimes exsudent de tous ses pores. Les qualités vocales, si elles permettent d’affronter amplement la montagne que représente ce rôle, ne nous mettent cependant pas en transe ; il faut dire que depuis qu’en 1994, une certaine Edita Gruberova est passée par Strasbourg pour y chanter Roberto Devereux, certains d’entre nous ne s’en sont toujours pas remis, définitivement contaminés par des vocalises inhumaines et un tsunami sonore qui ont placé la barre très, voire trop haut. Qu’à cela ne tienne, Ina Schlingensiepen nous laisse entendre un beau nuancier d’émotions et s’acquitte plus qu’honorablement de la tâche difficile qui est la sienne. Face à elle, le ténor mexicain Eleazar Rodriguez campe un Roberto contrasté et complexe, dont on aurait aimé qu’il soit plus à l’aise sur l’ensemble de ses aigus, parfois un rien tendus. Alors qu’il n’a pas le beau rôle, Armin Kolarczyk est éblouissant en Nottingham. Élégant et altier, le baryton confère une prestance aristocratique et noble à cet époux meurtri dont il arrive à incarner à merveille les affres et les tourments. Sans doute pourrait-on lui reprocher de manquer ici et là des graves adéquats, mais quelle caractérisation, que de relief à ce personnage supposé secondaire, alors qu’il vole la vedette à tous les autres… Jennifer Feinstein sait mettre son beau timbre et son impressionnante santé vocale au service de son personnage digne et malmené. Elle est une Sara idéale. Le reste de la distribution est impeccable et il faut souligner la qualité des chœurs, irréprochables et parfaitement en équilibre avec les solistes. On retrouve avec plaisir Daniele Squeo, habitué de la scène de Karlsruhe et du répertoire belcantiste, puisqu’il a déjà dirigé ici I Capuleti e i Montecchi, l’Elisir d’amore et Anna Bolena. Le chef sait insuffler puissance et délicatesse dans ce drame que l’orchestre met subtilement en valeur, avec une belle harmonie. On ne saurait que trop recommander ce spectacle, dont la distribution B donnera sa Première le 29 mars, sans oublier les invités de la soirée de gala le 4 mai pour un opéra visible jusqu’au 10 juillet pour cette saison.

 

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