Plus royaliste que le roi

RIchard Cœur de Lion - Versailles

Par Laurent Bury | jeu 10 Octobre 2019 | Imprimer

En apprenant que le Richard Cœur de Lion programmé à Versailles serait confié au tandem canadien Marshall Pynkoski – Jeannette Lajeunesse Zingg, on pouvait légitimement se demander si le spectacle ressemblerait à ceux que l’Opera Atelier Toronto vient chaque année présenter à l’Opéra royal. Allions-nous retrouver les éternels costumes employés chez Lully comme chez Rossini, ces tenues de pirates maintes fois décrites, pour les messieurs, ces amples robes aux couleurs vives pour les dames, le tout dans des décors apparemment sortis de réserves des années 1940 ? Par bonheur, le metteur en scène et la chorégraphe ont choisi de se montrer plus royalistes que le roi, et pour un opéra-comique comme le chef-d’œuvre de Grétry, il s’avère qu’ils ont fort bien fait.

D’abord, ils ont travaillé avec un scénographe qui pousse plus loin le souci de recréer les pratiques du XVIIIe siècle : Antoine Fontaine, qui a notamment participé à des spectacles comme Amadis de Gaule à l’Opéra-Comique ou Hippolyte et Aricie au Capitole de Toulouse et à l’Opéra de Paris, pratique l’art de la toile peinte avec beaucoup d’intelligence, et les décors qu’il a conçus pour Richard Cœur de Lion, outre qu’ils permettent un changement à vue entre le premier et le deuxième acte, ont l’avantage de bien caractériser les lieux de l’action, notamment une fort belle prison gothique. Les costumes de Camille Assaf doivent avoir été imaginés en fonction du théâtre de Gabriel, car ils en reprennent le délicat camaïeu de bleus et de bruns, pour un résultat raffiné et fort agréable à l’œil. Pas de Moyen Age, toutefois, car Marshall Pynkoski a choisi de transposer l’action au siècle des Lumières, sans toutefois chercher à identifier le souverain incarcéré à un monarque ayant connu les mêmes désagréments peu après 1784, année de la création de l’œuvre. L’essentiel est que le spectacle soit fluide et surmonte l’écueil que peuvent être les dialogues parlés, ce que facilite une distribution (presque) entièrement francophone. Les ballets réglés par Jeannette Lajeunesse Zingg s’intègrent parfaitement à l’action, sans donner l’impression d’y avoir été introduits au chausse-pied. Bref, cette mise en scène se révèle vraiment fort agréable à regarder, et on ne lui reprochera pas, pour une œuvre aussi rarement montée – avait-on souvent revu Richard Cœur de Lion en France depuis les représentations à Saint-Etienne en 1990 ? –, de ne pas avoir voulu tirer du livret de Sedain davantage que ce qu’il contient, c’est-à-dire assez peu de choses à vrai dire.


© Agathe Poupeney

Autre artisan décisif de ce succès, Hervé Niquet dans la fosse entraîne son Concert Spirituel tambour battant mais sans jamais donner le sentiment de brusquer les choses : la partition a ses mérites et ses limites, l’écriture orchestrale de Grétry ne manque pas de couleurs, et elle inclut assez de morceaux de bravoure pour charmer encore le spectateur d’aujourd’hui. Même si « O Richard, ô mon roi » n’est plus le tube qu’il fut, le compositeur liégeois peut adresser un grand merci à Tchaïkovski, grâce auquel « Je crains de lui parler la nuit » est familier à tous les amateurs d’opéra.

La distribution, on l’a dit, est presque entièrement francophone : la seule exception est Reinoud van Mechelen, qu’on pourrait qualifier de francophone honoraire, tant il sert fréquemment notre répertoire. Le rôle de Richard, paradoxalement très peu développé, lui donne néanmoins l’occasion de manifester une facette de son talent que l’on ne connaissait pas forcément encore, car il communique à l’air du roi emprisonné une bien belle vaillance, une fougue plutôt rare dans ses emplois ordinaires. On se réjouit de cette évolution, prélude à l’élargissement de son répertoire, puisque le ténor flamand sera en décembre prochain Nadir des Pêcheurs de perles à Toulon.

Le personnage principal n’est donc peut-être pas le rôle-titre, mais plutôt le troubadour Blondel, ici rendu à un ténor alors qu’une certaine tradition – remontant peut-être à la révision de la partition par Adolphe Adam – voulait qu’on le confie à un baryton. Rémy Mathieu l’interprète avec une conviction qui fait mouche, même s’il sonne parfois encore un peu jeune (alors qu’on l’appelle « vieillard » à plusieurs reprises). Melody Louledjian est une Laurette délicieuse mais mièvrerie aucune, qui réussit à rendre son air poignant alors même qu’il n’a pas ici l’entourage mystérieux dont l’a habillé Tchaïkovski dans La Dame de pique. Grâce au rôle travesti d’Antonio, Marie Perbost trouve l’occasion de déployer sa jolie voix, alors que le personnage de la Comtesse lui laisse assez peu à chanter. Geoffroy Buffière est un savoureux Sir Williams, prompt à manier le couteau, et Jean-Gabriel Saint-Martin a fière allure en gouverneur Florestan. Dommage que l’interprète de la chanson « Et zig et zig, et fric et froc », au troisième acte – que le programme ne nomme pas – manque un peu de puissance, car il y met une énergie fort louable.

 

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