Un Rossini peu commun

Récital Rossini, Franco Fagioli - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | ven 04 Novembre 2016 | Imprimer

Ce n’est pas la première fois qu’un chanteur venu du baroque décide de s’attaquer à Rossini. Max-Emmanuel Cencic, il y a bientôt 10 ans, avait publié un récital au disque avec un programme similaire à celui chanté ce vendredi 4 novembre à Paris par Franco Fagioli. Il avait été le premier contre-ténor à prétendre rivaliser avec les mezzo-sopranos et contraltos dans d’autres œuvres qu’Aureliano in Palmira, la seule partition que Rossini ait écrite pour un castrat. Quelques années plus tard, c’est Ann Hallenberg qui consacrait un album largement rossinien à la Marcolini, et dans les deux cas, nous louions une richesse de timbre et de texture, un phrasé luxueux, une aisance des vocalises remarquables mais le tout était plus méticuleux qu’excitant, plus appliqué que dramatique. De grands musicologues voient en Rossini l’aboutissement du bel canto, et donc sa fin, et ce répertoire n’est jamais tant brillant à nos oreilles que lorsque ses interprètes prennent des risques démesurés pour allier éclat vocal et témérité théâtrale, quitte à rater des notes. Dans ce déluge de vocalises, il faut pouvoir se faire peur. Franco Fagioli réussit-il donc là où butaient ses illustres devanciers ?

La réponse est oui. Il partait avec une longueur d’avance : il a chanté Aureliano in Palmira sur scène et donne ce récital en tournée là où Cencic n'aborde qu'épisodiquement Rossini en concert. Sa projection a toujours été supérieure à celle de tous ses collègues, d’où cette audace. Autre atout, son ambitus. Sa capacité à lancer des aigus dardant ou des graves caverneux que l’on dirait émis par le fantôme de Lucia Valentini-Terrani permettent d’échapper à l’impression de prudence excessive. Enfin, et c’est un progrès notable : la prononciation. Elle, qui avait toujours été son point faible (et le plus gros reproche que l’on pouvait faire à son récent Eliogabalo), est ce soir parfaitement intelligible, même pour un non italophone.

Rossini est un compositeur qui figure parmi les premières amours musicales de Fagioli, dès le conservatoire, mais on sent ce soir que son Rossini actuel est nourri de sa fréquentation d’autres compositeurs. Ces textures, cette richesse harmonique du medium et cet art du cantabile doivent beaucoup aux lamenti de Porpora ; cette aisance à vocaliser avec précision sur une large tessiture aux napolitains ayant écrit pour Caffarelli. L’artiste a cependant ses limites – les longues phrases centrales de Malcolm sont parfois couvertes par l’orchestre –, un côté athlético-cabotin qui lui fait décocher, à la fin de son bis, le son le plus aigu qu'on ne l’ait jamais entendu émettre, mais qui tenait plus du couinement que de la note ; et toujours cette tendance à une expressivité générique pour accompagner sa virtuosité. Ses personnages gagneront certainement en authenticité grâce à la scène, comme pour cette introduction et cantabile d’Arsace qu’il habille d’un ton et d’un visage effrayés. C’est donc un Rossini peu commun à triple titre : historiquement informé, chanté par un contre-ténor, et rare, à la scène du moins. Notre seul relatif regret, vient de ce que le programme du concert est moins original que celui du disque. Nous y avons cependant gagné un impeccable « Mura felici », et même un superbe « Perdon ti chieda  » de Demetrio e Polibio où il est d'une simplicité et d'une fraicheur splendides.

Ce tour de force n'a été possible qu’au prix de nombreuses pièces orchestrales permettant à l’artiste de se reposer. Armonia Atenea est un superbe orchestre que l’on loue régulièrement dans Handel : leur Rossini est très détaillé et équilibré, les pupitres sont à la fois unis et très personnels, loin des orchestres de seconde zone qui massacrent ces partitions jusque dans les festivals les plus renommés ou des grands orchestres qui regardent avec mépris cette écriture et la jouent avec indifférence. Un tel niveau est remarquable pour une phalange qui n’aborde que rarement le 19e Siècle. Cela dit, pourquoi avoir retenu l’ouverture plate et stéréotypée de Demetrio e Polibio, surtout lorsque le hautbois est manifestement en peine ? La Sinfonia de Mantzaros est une curiosité intéressante, sorte de pot-pourri des meilleurs techniques rossiniennes, elle est aussi un clin d’œil au pays d’origine de l’orchestre et de son chef, George Petrou. Le morceau pour clarinette de Rossini est trop long pour être grisant mais permet d’admirer la virtuosité de Spiros Mourikis, et, alors qu’il reprend le même thème que l’air de Malcom précédemment chanté, de faire un parallèle intéressant entre la voix de Fagioli et le son de la clarinette : très chaude et enveloppante dans le medium, étouffée mais sonore dans le grave, criarde mais percutante dans l’extrême-aigu. Il n’y aura finalement que l’ouverture de Torvaldo et Dorliska pour être à la fois une rareté et une pleine réussite de son auteur.

 

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