Le temps retrouvé

Récital Renée Fleming - Paris (Garnier)

Par Christophe Rizoud | dim 27 Mars 2016 | Imprimer

En 2002, Renée Fleming et Henri Dutilleux se croisent dans les studios de Radio France. Elle chante Rusalka à l'Opéra Bastille ; il vient de mettre un point final à Correspondances, ensemble de cinq mélodies dédié à Dawn Upshaw – une exception au sein d’un catalogue d’œuvres essentiellement instrumentales. Entre la soprano américaine et le compositeur français, le courant passe immédiatement. Le projet d’un cycle vocal se dessine. Il faudra sept années pour qu’il se concrétise, le 7 mai 2009, au Théâtre des Champs-Elysées avec la participation de l'Orchestre national de France et de Seiji Ozawa (une version incomplète de la partition avait été présentée au Festival de Matsumoto, au Japon, en septembre 2007). Composé de quatre mélodies et d’un interlude sur des poèmes de Jean Tardieu (« Le Temps l’Horloge », « Le Masque »), de Robert Desnos (« Le dernier Poème ») et de Charles Baudelaire (« Enivrez-vous »), Le Temps l'Horloge est entièrement bissé le soir de sa création.

De retour à Paris après trois années d’absence (décembre 2012, Salle Pleyel sauf erreur de notre part), Renée Fleming ne pouvait pas ne pas marquer le centenaire de celui que, dans un français délicieux, elle présente comme son ami. Seul le temps lui a manqué pour rejoindre le comité d’honneur « Dutilleux 2016 » (dont toutes les activités sont présentées sur le site www.dutilleux2016.com). Du temps, justement, il est question dans ce cycle ambivalent, à la fois grave et léger, où l’ivresse se veut l’ultime rempart contre l’assaut des ans. Bien que privé de la magie d’une écriture d’abord orchestrale, Le Temps l'Horloge conserve intact son pouvoir de fascination, peut-être parce qu’il est ici interprété par la voix pour laquelle il fut composé, avec ses couleurs et ce swing congénital qui donne à « Summertime », proposé plus tard en bis, une torsion inimitable. La mollesse de la diction fait aussi partie des caractéristiques du chant et l’on ne saurait reprocher à Renée Fleming de ne pas être toujours intelligible, d’autant que les surtitres aident à suivre le texte. Faut-il blâmer la terre d’être ronde ?

Inévitablement, le temps a passé sur la voix, moins épanouie, moins charnue, moins assurée dans l’aigu, et sur la démarche entravée par une longue robe noire en dentelle qui lui valut à New York de rater son entrée (voir la brève du 25 mars dernier). Nous vieillissons ; ceux que nous aimons aussi, sans que le passage des années n’altère la force des sentiments. Adulée, Renée Fleming l’est encore par le public qui l’acclame et, en fin de soirée, se lève pour la saluer, ému comme elle-même l’est de chanter, 25 ans après ses débuts à l'Opéra de Paris, un extrait des Nozze di Figaro. D’une exigence intraitable dans la tenue de la ligne, « Porgi amor » porte les stigmates des ans. La Comtesse mozartienne se découvre Maréchale straussienne, interrogeant son miroir dans Der Rosenkavalier en un monologue inquiet.

Mais le temps est aussi allié lorsque ses creux et ses bosses aident à approfondir l’interprétation de L’Amour et la Vie d’une femme. La musique de Schumann devient jeu d’ombre et de lumière où l’angoisse succède à la joie, parfois en une même mélodie. La sincérité de l’expression écarte tout procès d’intention – qui oserait dire ce chant artificiel ? – ; la tendresse de « Du Ring an meinem Finger » se teinte d’une mélancolie bienvenue. Est-ce par volonté d’équilibre que le piano de Philippe Jordan s’astreint à une rigueur mécanique, aride presque comme s’il voulait écarter de ces pages toute sentimentalité ? Une même absence de romantisme caractérise l’accompagnement des lieder de Strauss, dont un « Allerseelen » privé d’épanchement, tout comme Rachmaninov après l’entracte aura son lyrisme contenu par un jeu empreint à notre goût d’une trop grande pudeur, sans que le flot maîtrisé du chant ne soit à mettre en cause.

Ultime cadeau à une salle transportée qui en redemande encore, « Morgen » reste aussi sur la réserve, tandis que la voix de Renée Fleming, magnifiée par l’éclat du regard, avoue en un sourire radieux ce que le piano refuse de confier : demain, le soleil brillera encore ( « Morgen wird die Sonne wieder scheinen »).

 

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