Chi va piano va sano

Récital Javier Camarena - Peralada

Par Claire-Marie Caussin | ven 27 Juillet 2018 | Imprimer

En allant écouter Javier Camarena, qui plus est dans un programme rempli de « tubes » pour ténors di grazia voire un peu plus, on sait à quoi s’attendre : débauche de contre-uts, excès de vocalises, ivresse du beau chant et public en délire sont le lot du chanteur mexicain, qui nous a habitués à des performances remarquables. On n’est certes pas déçu ; mais peut-on encore être surpris ? Peut-on échapper à la routine de l’exceptionnel ?

La réponse est sans conteste « oui » ; mais pour cela il n’est nul besoin de s’étendre plus longuement sur le timbre – solaire –, ni les aigus – rayonnants –, ni la projection – exemplaire. On peut se passer d’évoquer l’aisance impertinente avec laquelle il plie son instrument à tous les caprices de la partition. Car ce qui retient plus encore l’attention, ce sont la ligne, le récitatif, le goût du texte. Javier Camarena ne tombe jamais dans la tentation de n’être qu’un « chanteur à aigus », comme on serait un « chanteur à voix » dans la variété.

C’est ainsi qu’il s’élance à corps perdu dans le récitatif du « Tradito, schernito » de Ferrando, tout droit sorti de Cosi fan tutte. Voilà un choix risqué pour ouvrir un récital, avec son écriture tendue et l’énergie dramatique qu’il exige. Mais le ténor, malgré des notes prises par le bas (hors style chez Mozart), offre un portrait touchant de son héros : le texte est prononcé avec intention, et la voix offre de très beaux contrastes entre le majeur et le mineur, rendant prégnantes les hésitations du personnage. Le drame avant l’acrobatie vocale : voilà la gageure de la soirée.

Les airs suivants (des pièces de Zingarelli et de Manuel Garcia), quasi inconnus, sont d’une écriture un peu fade comparée au reste du programme. Mais là encore, on se laisse emporter par un texte finement ciselé. De la bravoure de Giulietta e Romeo aux ressorts comiques d’El Poeta Calculista, l’auditeur traverse toute une palette de sentiments et de couleurs sans lesquels ces airs n’auraient que peu d’intérêt. Mais ceux-ci ont surtout le mérite de nous faire entendre la voix de Javier Camarena dans le medium. Si on admire ses aigus, on aime lorsque le timbre se fait entendre dans une tessiture moins tendue : lorsqu’il est le plus rond, le plus brillant, le plus velouté. Les extrêmes de la voix n’en sont qu’une excroissance, et La Cenerentola, qui clôt la première partie du concert, en est l’exemple parfait : les prouesses vocales ne font que parachever un air qui avait déjà atteint son paroxysme émotionnel dans la partie lente, au legato infini. Une cerise sur le gâteau somme toute, aussi appétissante soit-elle.

La seconde partie du concert, autour du trio Bellini, Rossini, Donizetti, était plus attendue ; mais là encore, le ténor nous surprend : il nous offre un Edgardo (Lucia di Lammermoor) tout en contrastes et en délicatesse. Quant aux Puritains, ils sont un moment d’émotion pure, le comble du raffinement étant atteint avec ces diminuendos à répétition, y compris sur le contre-ut ! Il est dommage que l’acoustique de la salle noie le son du piano car Angel Rodriguez est visiblement un pianiste de choix, prêtant toujours une oreille attentive au chanteur et l’accompagnant dans son désir de nuances ; mais ici il sonne approximatif.

L’incontournable « Ah mes amis » pourrait sembler de trop et nous ramener bien brutalement à la pure virtuosité vocale ; mais on goûte cette dernière justement parce qu’on a eu le piano, le pianissimo même. L’aigu n’est jamais aussi éclatant qu’après avoir entendu la beauté du medium ; la vocalise n’est jamais aussi saisissante qu’après s’être délecté de l’infini de la ligne. Les extrêmes de la tessiture peuvent alors apparaître comme de nouvelles potentialités expressives, et comme une glorification de la voix lyrique dans ce qu’elle a d’irréel, de surhumain, mais aussi de sain : car seul un instrument en bonne santé peut procurer ce plaisir si particulier du climax vocal atteint.

A ce sujet, il ne fait aucun doute que la voix de Javier Camarena est d’une solidité exemplaire : enchaînant pas moins de six airs en bis, aucune fatigue ne se fait entendre. Seulement le plaisir de chanter, encore et encore. Le public est debout et ovationne le ténor avec frénésie. Cela peut sembler excessif ; mais on ne s’habituera pas à cet exceptionnel-là.

 

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