Présence et élégance du chant français

Récital Gaëlle Arquez et Jean-Sébastien Bou - Paris (Favart)

Par Fabrice Malkani | sam 10 Juin 2017 | Imprimer

En décembre prochain, Gaëlle Arquez et Jean-Sébastien Bou interprèteront les rôles d’Isolier et de Raimbaud dans le Comte Ory. Pourquoi attendre, s’est-on dit à l’Opéra-Comique, pour organiser leur rencontre sur scène ? Et il aurait été regrettable en effet d’attendre plus longtemps pour réunir sur la scène de la salle Favart, devant le rideau baissé, ces deux ambassadeurs du chant français qui donnent ce samedi soir, avec une rare élégance, la mesure de leur talent protéiforme.

La première entrée de la mezzo-soprano, saisissante de présence et de sonorité, place la barre très haut. Dans l’air de Clytemnestre, la voix de Gaëlle Arquez emplit tout le théâtre, la tragédienne s’impose et la cantatrice bouleverse le public – une émotion que renouvelle l’air d’Iphigénie. En Oreste, le baryton se hisse à un niveau comparable d’intensité et de projection. Tous deux prononcent le texte avec soin, sans préjudice des affects que le chant exprime avec puissance. L’alternance des tessitures crée un effet d’écho et de complémentarité, du moins au début, puisqu’ensuite le choix des extraits interprétés met davantage en valeur le lyrisme de la mezzo-soprano, tandis que le baryton se fait souvent plus diseur que chanteur.

Avec un petit côté « Au théâtre ce soir », Jean-Sébastien Bou joue les faux désinvoltes, dans un registre qui convient parfaitement au cadre que constitue l’Opéra-Comique. Sa maîtrise des difficultés techniques n’en est chaque fois que plus surprenante, même s’il adopte, pour l’ensemble des airs, une posture à peu près semblable, faite d’un apparent détachement physique et d’une légère emphase dans la diction qui lui donne un certain chic, que ce soit dans le registre comique ou dans les airs plus graves.

Alors que Gaëlle Arquez se métamorphose sans cesse, sémillante Carmen dans une brillante Séguedille, déchirante Charlotte dans un Air des Lettres à arracher des larmes, Mélisande enjouée dans le Duo de la Fontaine, aussi convaincante en Concepcion qu’en Dulcinée, folâtre dans la Barcarolle du Roi malgré lui ou dans le Duo de l’âne extrait de Véronique. Sous nos yeux incrédules elle est pleinement gitane, jeune fiancée germanique, belle énigmatique, inaccessible idéal ou taquine fiancée, servie par la beauté de son timbre, par l’homogénéité d’une voix merveilleusement souple, aussi à l’aise dans les aigus que dans les notes les plus graves, alliant l’expressivité à la sensibilité.

Les deux chanteurs sont accompagnés au piano par Mathieu Pordoy, dans une proximité artistique et humaine perceptible : si la réduction pour clavier ne peut bien évidemment remplacer l’orchestre, le jeune pianiste fait sonner son instrument avec un supplément d’âme, que mettent en valeur les pièces pour piano seul prévues par le programme. Son interprétation du Ballet des ombres heureuses quitte les rivages du classicisme auquel on associe Gluck pour emprunter les sentiers du romantisme : est-ce l’effet du genius loci ? Une manière de transition entre les airs de Gluck et ceux de Bizet ? Une lecture berliozienne ? Toujours est-il que le rubato et les effets de ritardando colorent ce morceau connu de nuances issues d’une palette du dix-neuvième siècle. Avec une magistrale exécution du Clair de lune, Mathieu Pordoy achève de subjuguer, après Massenet et avant les airs de Debussy et de Ravel, un auditoire conquis.

Comment ne pas regretter que le public ne soit pas plus nombreux encore pour entendre de tels artistes ?

 

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