Au commencement était le Verbe

Peter Eötvös - The Sirens cycle - Paris

Par Alexandre Jamar | mer 12 Octobre 2016 | Imprimer

« La mélodie parlée est une description musicale véritable et momentanée d’un homme; c’est la photographie d’un moment. Ces mélodies parlées sont l’expression de l’état général d’un organisme et de toutes les phases d’activité mentale qui en découlent ». Mise en exergue, cette citation de Leoš Janáček à propos de sa musique explique sans doute mieux le titre mystico-biblique de ce compte-rendu.

C’est en effet à un concert centré autour de la musique et de la parole que nous avons pu assister mercredi 12 octobre dans la grande salle du Centre Pompidou. Au programme: Peter Eötvös qui recevait la création avec électronique de son Sirens cycle pour quatuor à cordes avec soprano, ainsi qu’une performance de son premier quatuor Korrespondenz. Entre les deux, le Quatuor Calder avait choisi d’intercaler les Lettres intimes dudit Janáček. Portraits croisés donc pour ces deux compositeurs ayant fait de la voix humaine le centre de leur recherche compositionnelle. Eötvös affirme ainsi que « (ses) compositions présentent toutes un caractère narratif ; le plus souvent, elles naissent du langage parlé ». Ainsi, le compositeur hongrois utilisa  comme matériau pour la composition de Korrespondenz la correspondance entre Mozart père et Mozart fils. Il explique avoir tenté de « faire parler les instruments » : « une sixte majeure correspondra au u allemand tandis que le o sera une quinte, le triton sera un e » etc. La technique est à mettre en lien avec le procédé utilisé dans son opéra Les trois soeurs, où chaque instrument vient doubler le discours d’un personnage. En découle une oeuvre dynamique, aux contours de phrases dessinés soigneusement. La pièce ne manque pas d’humour, s’autorisant même l’une ou l’autre cadence parfaite (puisqu’il y est tout de même question de Mozart). Les Calder y semblent déjà très investis, enthousiasme qui va venir se confirmer au fur et à mesure de la soirée. 

Avec Lettres intimes, Janáček est au sommet de son art, déversant tout son savoir et ses affects dans cette oeuvre dédiée à sa muse Kamila Stöslova (la création sera effectuée à titre posthume). Le langage y est intense au possible, le compositeur combinant nápěvky mluvy (ces fameuses mélodies parlées) et sčasovki (sortes de courtes formules rythmiques répétées en ostinato), toujours dans ce but de faire « parler » ce quatuor auquel il attachait tant d’importance: « J’y serai seul avec toi. Personne d’autre avec nous » glissa-t-il a Kamila dans une lettre. Ici encore, le Quatuor Calder relève le défi Janáček avec brio, faisant fi des difficultés présentées par les tonalités ingrates (mi bémol mineur, ré bémol majeur) et de l’écriture tout en demi-positions suraigües. L’interprétation est passionnée et suscite l’enthousiasme du public. 

C’est cependant avec la dernière pièce que nous entrons dans le vif du sujet. Dans Sirens cycle, il est bien entendu question de sirènes, mais de trois points de vue différents : Joyce (avec son célèbre Ulysse), Homère (le père de toutes les sirènes), et Kafka (Eötvös s’appuyant sur un court texte de l’auteur intitulé Le Silence des sirènes). Aussi, le cycle est découpé en trois parties, chacune basée sur un texte et donc dans une langue différente (anglais pour Joyce, grec ancien pour Homère et allemand pour Kafka). Dans Sirens cycle, la problématique de la parole et de la musique est donc toujours présente : nous avons trois textes, trois langues et par conséquent, trois musiques différentes. « Chaque langue, par son rythme et ses consonnes propres, par ses accents toniques et ses tournures de phrases implique un caractère musical singulier », rappelle le compositeur.

Disons le d’emblée : l’écriture vocale d’Eötvös est splendide. La première partie est comme un brillant scherzo entre soprano et quatuor, un peu comme si Rossini et Lachenmann avaient écrit une pièce ensemble (sic). Ceci est pour beaucoup dû à Audrey Luna mais nous y reviendrons. Dans le deuxième mouvement, l’écriture est plus épurée, mais le quatuor est disposé aux quatre coins de la scène offrant à l’auditeur une musique spatialisée, tandis que la chanteuse ponctue son discours en grec par des coups de crotales (instrument de la Grèce antique s’il en est). Enfin, la troisième partie ramasse les Calder dans leur disposition d’origine, mais cette fois en scordature. On y retrouve l’écriture brillamment virtuose du premier mouvement, avec en plus une certaine dose d’absurdité, puisque chez Kafka, les sirènes séduisent Ulysse en se taisant. Les interludes électroniques (première mondiale de cette soirée) sont co-signés par Serge Lemouton qui en assura la réalisation technique et sont à la hauteur de ce qu’offre l’Ircam, l’institut étant toujours un gage de grande qualité.

Si ici encore, le Quatuor Calder s’en donne à coeur joie, c’est surtout la voix d’Audrey Luna qui mérite tous les éloges. Celle qui était Ariel (tiens, encore une sirène) dans The Tempest au Met et qui sera Venus et Gepopo dans Le grand Macabre avec rien de moins que Simon Rattle semble en effet repousser les limites de la technique vocale. Car si l’écriture d’Eötvös est pensée pour et à partir de la voix, elle n’en est pas moins difficile. La soprano colorature relève n’importe quel défi sans la moindre difficulté apparente: les aigus ne font pas grincer des dents, les graves ne sont pas écrasés ni ternes, tout est rond, plein et brillant. De plus, la chanteuse se coule dans la partition avec une intelligence et une musicalité rare. Avec de tel(les) interprètes, la musique contemporaine à de beaux jours devant elle. 

 

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