Où Domingo reprend son souffle

Fedora

Par Yonel Buldrini | dim 06 Février 2011 | Imprimer
Il est des opéras où le rôle-titre n’est pas vraiment le principal personnage musical, tel est le retournement de situation possible à ce genre musical fascinant ! Ainsi, dans Il Pirata ou Roberto Devereux, on “attend” plutôt le soprano, et à l’inverse, dans Manon Lescaut, le ténor. Il en va de même pour Fedora, comme on verra bientôt pourquoi… Fedora est le seul opéra-roman policier du répertoire, avec une action tenant le spectateur en haleine jusqu’à la fin. La princesse Fedora poursuit de sa haine l’homme qui a tué son fiancé. Il s’avère que ce dernier était un aventurier sans scrupules, amant de l’épouse de son meurtrier, le comte Loris Ipanoff. Le destin fait que Fedora et Loris s’aiment, mais l’acharnement de Fedora, trop tardivement instruite de la vérité, aboutit à la mort du frère et de la mère de Loris. Désespérée, Fedora s’empoisonne… mais l’amour de Loris était plus fort que sa profonde affliction ! Quand elle meurt dans ses bras, il lui pardonne, désespéré à son tour.
Angela Gheorghiu est une fort belle Fedora, au sommet de ses moyens vocaux et expressifs, et le seul petit reproche qu’on puisse lui faire se situe à ce niveau, précisément. Pourquoi en effet apparaître constamment tremblante, souffreteuse et comme pressentant un malheur ? Il est vrai que, indépendamment de toute volonté expressive, le joli vibrato naturel de ce superbe timbre toujours rond, même dans l’aigu, participe à l’expressivité naturelle de la voix. Pourquoi l’accentuer encore, l’appuyant presque systématiquement de reprises de souffle ou respirations bruyantes, pour “faire vrai”, dramatique, vécu, dont la musique n’a pas besoin… et le théâtre d’opéra modérément. C’est le danger des exécutions en studio voulant faire croire à la représentation normale et originelle : sur le vif, face à un public qu’il faut convaincre. Il ne s’agit pas de présenter une Fedora glacée, mais le personnage, tout humain et vibrant de sentiments comme l’a créé et fort réussi Umberto Giordano, doit aussi tenir compte de son état intrinsèque : La Principessa Fedora Romazoff1, la princesse aristocrate !
Le second atout de ce dernier enregistrement est la direction du Maestro Alberto Veronesi, grâce auquel la liste déjà longue des personnages en voit un nouveau : l’orchestre ! Sans jamais tomber dans la grandiloquence, il distille finesses, allusions thématiques et emballements passionnés de Giordano avec maestria, c’est le cas de le dire ! On se délecte des sonorités chaudes et séductrices de l’Orchestre de La Monnaie, jusqu’au roulements de timbales de l’extrême fin du deuxième acte, idéalement ronds et chaleureux ! Il n’y manque que les applaudissements libérateurs de la tension émotionnelle accumulée au cours de ce duo final magnifique. On découvre avec plaisir la présence surprenante de l’orchestre en train de peindre la couleur locale suisse ouvrant le troisième acte : bois, cuivres et cordes dialoguent et rivalisent d’espièglerie. La qualité de l’orchestre, conjointe à celle de la direction et de la technique d’enregistrement, somptueuse sans passer par l’effet, apporte à l’auditeur un constant régal. Une unique réserve, la conclusion de l’opéra. Il est dommage que le Maestro Veronesi signe alors son appartenance au modernisme de tout chef actuel : la précipitation. La conclusion passionnante du finale est ainsi bousculée. Giordano juxtapose à la mort de Fedora, en un contraste génial et saisissant, la voix insouciante (ici même un peu trop sérieuse) du jeune Savoyard. Hélas, la péroraison orchestrale qui s’ensuit est expédiée, au lieu de sceller le drame, et le poignant crescendo des violons, vibrant à l’extrême, se trouve “liquidé” sans progression, alors qu’il fait habituellement retenir son souffle à l’auditeur, captivé. L’accord plaqué final sec et bref achève cette conclusion sans relief et sans cristallisation.
Le problème de cet enregistrement vient de celui qui dev(r)ait en faire le prestige, et qui porte le monocle du comte Loris Ipanoff, comme on dit joliment en Italie en parlant de ce rôle. Le Maestro Plácido Domingo est un chanteur prestigieux et à la belle longévité, que son timbre plaise ou non, un ténor à la prestance reconnue, sachant doser avec art son interprétation de chacun de ses fort nombreux rôles. On est d’autant plus triste d’entendre l’oeuvre impitoyable du temps, amenuisant les capacités de tout artiste. Sa volonté, son intelligence du rôle sont évidemment intactes, ce sont les moyens qui ne suivent plus. Il faut savoir que l’on prononce « Fedora », mais que l’on pense « Conte Loris Ipanoff », à cause d’une minute et vingt secondes de musique, ce que dure l’exécution du morceau le plus connu de l’opéra, sublime air de ténor, magnifique de chaleur, de charme et de séduction. Il en faut du reste, car c’est bien le sens des paroles que l’on méconnaît autant que l’air est célèbre :
 
« Amor ti vieta…
L’amour t’interdit de ne pas aimer…
Ta main légère qui me repousse,
Cherche l’étreinte de ma main :
Tes yeux prononcent : “Je t’aime”,
Si tes lèvres disent : “Je ne t’aimerai pas !”. »
Le génie de Giordano est d’avoir concentré en si peu de durée, une telle expression captivante, un tel investissement émotionnel, donne l’impression que l’air dure normalement trois ou quatre minutes ! « Amor ti vieta » doit être chanté d’une traite, « (con grande tenerezza) » : avec une grande tendresse, indique la didascalie, et sans donner l’impression que l’interprète reprend son souffle, grâce à un legato exemplaire et maximal ! Le morceau exige que l’artiste donne pratiquement spontanément, sans pré-chauffage de la voix, toute la ferveur dont il est capable, en se conformant au précepte requis par la manière de composer de la « Giovane Scuola » : chanter avec force… sans forcer ! Chanter tout d’un trait, disions-nous, or on perçoit ici l’effort (la voix se rétrécit dans l’aigu et s’étrangle presque, le timbre se durcit dans le chant en force), et quand on connaît sa prestation des années 80-90, on ne peut écouter celle-ci qu’avec peine. Le legato impeccable, obligatoire pour cet air, ne suit plus. « Mais il chante bien !?... », objectera tout adepte du grand ténor, désolé. Evidemment qu’il chante bien, et toujours avec art et intelligence, mais on ne rend pas justice à la musique d'Umberto Giordano, et toute interprétation doit tendre toujours vers ce respect : servir le compositeur.
Bien sûr, il n’y a pas que « Amor ti vieta » dans Fedora ! et du reste les autres grands moments du ténor passent mieux car ils tiennent du récit, leur musique “entrecoupée” changeant avec le sentiment exprimé, comme « Mia madre, la mia vecchia madre », le récit dramatique du duel avec l’infâme Vladimiro. Il en va de même pour la tirade poignante « Vedi, io piango… », qui lance le grand duo final du deuxième acte, où le grand Artiste n’abuse jamais, par exemple, des fameux coups de glotte consacrés, comme pourrait le faire un chanteur pour pallier à la forme vocale lui faisant défaut.
On est triste et ému pour lui, mais une belle consolation existe : le véritable Conte Loris Ipanoff de Plácido Domingo est dans ses interprétations antérieures, dont l’une (en 1993) nous l’offre particulièrement bien entouré de Mirella Freni, du Teatro alla Scala et de l’aristocratique « concertazione » du Maestro Gavazzeni, garant de la « Giovane Scuola », et qui dirigea Fedora avec Umberto Giordano assis derrière lui, parmi les spectateurs !
L’interprétation des personnages secondaires s’inscrit dans le soin général mis en place pour cette exécution. Parmi eux, on distingue l’intéressant De Siriex de Fabio Maria Capitanucci, au timbre curieusement un peu “vert”, et son interprétation évocatrice de « La donna russa ». Nino Machaidze est une Contessa Olga Sukarev au timbre hélas acidulé et parfois coupant, mais restituant bien le caractère espiègle, voire vain du personnage.
Un enregistrement aussi soigné de Fedora était souhaitable… mais son comte Loris Ipanoff fait qu’il s’adresse surtout aux inconditionnels du grand Plácido, et ceux de Angela Gheorghiu y trouveront sans doute également leur compte…
 
Yonel Buldrini

1 On trouve parfois Romazov, Ipanov, Borov… comme dans la présentation de l’actuel enregistrement. Nous reproduisons quant à nous, la graphie du livret original, tel qu’il est publié aujourd’hui encore, par l’éditeur habituel des œuvres de Umberto Giordano, la Casa Musicale Sonzogno de Milan.

 

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