Le triomphe de Desdemona

Otello - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | sam 09 Octobre 2010 | Imprimer
Surprise en entrant ce soir-là au Théâtre des Champs-Elysées : le programme avait beau indiquer un Otello en version de concert, l’orchestre est dans la fosse. Sur scène, une mise en espace assez sommaire, avec les chœurs au fond, tantôt dévoilés tantôt dissimulés par une tenture. La direction d’acteur, on s’en doute, repose sur les diverses inspirations des chanteurs davantage qu’elle ne s’appuie sur un travail en profondeur, comme dans toute version de concert ; mais au final, l’œuvre ne souffre pas d’un résultat somme toute bien peu statique si on le compare avec un certain nombre de mises en scène vues ces derniers temps. Mieux, le bleuté des lumières et l’élégance très « Roche bobois » des quelques éléments de décors utilisés pour l’occasion (un sofa pour Desdemona, des chaises…) nous transporteraient presque dans l’univers esthétique d’un Robert Carsen. Mais si le public s’est déplacé massivement avenue Montaigne, c’est surtout en raison de la distribution convoquée pour cette tournée qui a mené le Mahler Chamber Orchestra de Baden-Baden1 à Dortmund en passant par le Luxembourg, cette escale parisienne étant la dernière étape. 
Distribution qui prend du plomb dans l’aile quand on apprend que Ben Heppner, souffrant (ça semble lui arriver de plus en plus souvent ces derniers temps) a jeté l’éponge dès le lendemain de la première date, à Baden-Baden. On n’aurait certes pas retrouvé dans son Otello l’ardeur bouillonnante d’un Placido Domingo. Mais au moins aurions-nous pu attendre de Ben Heppner les qualités habituelles de Ben Heppner : on se réjouissait d’avance de tout ce que son art consommé du legato et de la ligne de chant aurait pu apporter au duo d’amour du I comme aux amères méditations du III. Franco Farina, appelé à la rescousse, a le courage de réendosser in extremis un rôle que l’on sait horriblement difficile ; pour cela il mérite toute l’admiration du public (et certes pas les méchantes huées qui l’ont accueilli au final). Mais il faut bien reconnaître que Farina nous invite cruellement à ressasser une lancinante question : est-ce là tout ce que notre époque peut offrir à Verdi et à Otello ? Ce chant poussif, ces aigus passés en force et presque toujours faux, cette voix raide qui embourbe les phrasés d’un « Si pel ciel » caricatural, est-ce vraiment ce que l’on doit se résigner à entendre aujourd’hui ? Ou le Mahler Chamber Orchestra a-t-il simplement remplacé un ténor indisposé par un ténor à bout pour ne pas trop déstabiliser le public ? Si les choses s’améliorent assez sensiblement après l’entracte (« Dio mi potevi » sera son meilleur moment), on sort éprouvé et inquiet d’une telle interprétation.
Anja Harteros n’avait pourtant pas besoin d’un si piètre Otello pour apparaître comme la plus belle des Desdemona. On lui aurait souhaité de tout cœur, au contraire, un partenaire à son niveau, mais sans trop y croire : s’il y avait pour incarner le Maure de Venise un ténor équivalent à ce rêve de soprano, plus personne ne parlerait de l’âge d’or au passé. Rien n’est affecté dans cette rigoureuse maîtrise technique et expressive, rien n’est fait pour provoquer les applaudissements dans ce chant scrupuleux accueilli aux saluts par l’ovation du siècle. Si l’on peut parler d’un « miracle Harteros » (de la même manière qu’on parle d’un « miracle Kaufmann ») il réside là tout entier, dans cet art somptueux mais jamais hédoniste, où le simple plaisir procuré par de grandioses dispositions vocales soutient toujours un art du mot, une grâce scénique, une intime intelligence du rôle et une humilité que l’on recherchera en vain ailleurs : Anja Harteros a des qualités qui n’appartiennent qu’à elle, suprême privilège des plus grandes. Si au IVe acte, la « Chanson du Saule » puis l’ « Ave Maria » mettent la salle en état d’apesanteur, faisant taire jusqu’aux derniers toussotements, c’est bien sûr parce que c’est « beau », mais aussi parce que c’est « vrai ». Pas un pianissimo qui ne semble profondément justifié, pas une nuance qui ne contribue à structurer le rôle et à affermir son caractère… C’est aussi avec des personnalités pareilles qu’on peut opposer le plus cinglant démenti à ceux qui ne voient en Desdemona qu’une faible femme : hier soir, le rôle principal, c’était elle !
L’entourage ne déméritait pas pour autant. Franco Vassalo, en tout premier lieu, a convaincu avec sa voix percutante saturée d’harmoniques. Il ne sort pas indemne de l’épreuve que constitue toujours le « Credo », mais l’agilité de la chanson à boire au I comme la force des invectives à la fin du III sont bien là. En outre, on sait gré au baryton italien de ne pas faire de Iago une véritable incarnation du mal : on voit ici un homme plus cynique que la moyenne, mais non dépourvu d’une dose sévère de médiocrité. Un Telramund plus qu’un Mefistofele, en somme, et tant mieux : des interprètes trop machiavéliques auraient tendance à faire oublier qu’Iago, malgré toutes ses tentatives de manipulation, est sans cesse tenu en échec au gré de l’intrigue. Cassio jovial d’Alexey Dolgov, belle Emilia de Christina Daletska, vil Rodrigo d’Emanuele Giannino, les autres à l’avenant : la distribution a bien failli être idéale.
A la tête d’un Mahler Chamber Orchestra virtuose, mais plus habitué aux opéras de Mozart qu’à ceux de Verdi, Daniel Harding montre tout son art des demi-teintes et des contrastes, même s’il ne peut dissimuler que ce répertoire ne lui est pas vraiment familier, en tout cas pour l’instant. On est surpris d’entendre un accord initial si peu fracassant (qui nous transporte bizarrement vers les mystérieux raffinements de la Salome strausienne). Mais on finit par aimer ce travail sur les dynamiques et les contrastes, ce foisonnement de détails, cet accompagnement idéal, méticuleux et sobre, des passages les plus introspectifs des deux derniers actes (malgré tout le talent d’Anja Harteros, reconnaissons que l’orchestre y est aussi pour quelque chose si sa « Chanson du Saule » est un authentique moment de grâce joué dans un silence d’église). Sur scène, les chœurs de la West Deutsche Rundfunk et les Petits Chanteurs de Strasbourg sont au diapason de cette lecture de haut niveau, en dépit de quelques décalages.
Au final, que retenir de cet Otello en « semi-staging » ? Que le Maure de Venise cherche encore son nouveau grand titulaire ? Pour finir sur une note positive, réjouissons-nous plutôt que notre époque ait trouvé sa Desdemona !
 
1 Lire le compte-rendu de Pierre-Emmanuel Lephay

 

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