Fragments d'un discours amoureux

Orfeo ed Euridice - Lyon

Par Fabrice Malkani | sam 14 Mars 2015 | Imprimer

Le second volet du festival lyonnais « Les Jardins mystérieux », après les fleurs vénéneuses de l’Elysium d’Alviano dans Die Gezeichneten de Franz Schreker, nous présente un Orfeo ed Euridice de Gluck dans lequel le jardin secret d’un Orphée vieillissant se superpose à la vision émerveillée des Champs Élysées par un jeune Orphée en quête d’Eurydice. La relecture du metteur en scène David Marton crée une émotion nouvelle en faisant de l’œuvre le souvenir d’un être solitaire hanté par la construction fantasmée d’un bonheur qui n’est pas, mais qui aurait pu être, et qui à ce titre est représenté sur la scène, cet autre lieu.

D’un côté un vieil Orphée, donc, assis à cour devant sa machine à écrire – l’utilisation d’un texte de Samuel Beckett, Le Calmant, vient ici apporter la distanciation souhaitée avec la projection des lignes aux caractères empâtés s’inscrivant progressivement sur un écran en fond de scène. De l’autre côté le cortège nuptial devenu chœur funèbre, entrant à reculons, dans des mouvements répétitifs et raides, comme figés dans la mémoire, et un jeune Orphée en deuil. À jardin une table servie, au centre une maison inachevée, en partie affaissée dans le sable. En dédoublant Orphée, David Marton donne à voir deux versions du mythe, juxtapose le tragique et les moyens que l’humanité se donne pour le rendre supportable.

Proposition originale et qui emporte rapidement l’adhésion, le chant est partagé entre la basse allemande Victor von Halem, appuyé sur une canne, impressionnant de présence physique, de puissance de timbre et de projection, mettant en valeur et en évidence une voix caverneuse et usée, et le jeune contre-ténor britannique Christopher Ainslie, athlétique, d’un lyrisme émouvant et discret, plus confidentiel dans son émission. Alternant d’abord, les deux voix d’Orphée se rejoignent dans l’acte III pour un passage à l’unisson, puis, tandis que le vieil Orphée, image de la mort, part avec Eurydice, le jeune Orphée chante l’air célèbre « Che farò senza Euridice ? ». Le retour d’Eurydice correspond à la mort sur scène du vieil Orphée, tandis que la scène finale est présentée comme un spectacle dans le spectacle, cantate interprétée par les vivants en tenue de gala – avec les Chœurs de l’Opéra de Lyon, remarquables tout au long de l’œuvre. Entre les deux figures d’Orphée, la soprano russe Elena Galistkaya interprète une Eurydice élégante et sensible, au timbre clair, à la voix rayonnante dans la joie et digne dans les reproches, réunissant le souci de la beauté du chant et de la vérité de l’expression.

Le rythme de cette mise en scène, qui ménage des silences, des pauses, avec de très beaux ciels projetés à l’arrière-plan, le bruit d’un train qui passe, fait surgir la musique et le chant comme des fragments de réminiscence qui s’inscrivent dans le temps vécu de la réalité. La direction d’Enrico Onofri est en parfaite osmose avec ces choix, poétique et méditative, puis célébrant le triomphe de la musique, à la fin du spectacle, lorsque tout l’Orchestre de l’Opéra de Lyon s’élève peu à peu à la hauteur de la scène, illustrant son rôle de deus ex machina.

Parmi les autres belles idées de ce spectacle donnant à voir et à entendre la densité des personnages du drame, la présence de six enfants pour chanter à l’unisson le rôle d’Amour introduit une fraîcheur nouvelle, et jette un pont avec la postérité de l’œuvre de Gluck – comment ne pas songer aux trois enfants de La Flûte enchantée ? Intervenant à deux reprises pour détourner Orphée de l’idée de la mort, ils deviennent à la fin les enfants du couple formé par Orphée et Eurydice, autour de la table du dîner. Il est rare d’entendre voix d’enfants si justes et dotées d’une diction et d’une projection aussi parfaites : les six élèves de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, Léo Caniard, Noé Chambriard, Yoan Guérin, Simon Gourbeix, Tom Nermel et Cléobule Perrot sont excellents.

Forte et émouvante, dépouillée et poignante, cette interprétation rejoint les préoccupations qui étaient celles de Gluck en son temps, soucieux de vérité dramatique, tout en illustrant l’universalité de son propos, cheminant de Virgile, Ovide, Calzabigi et Beckett à la réalité vécue des spectateurs et auditeurs d’aujourd’hui.

 

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