Musiques en fête

Orfeo 14 [vol. 1] suivi de La Querelle - Lille

Par Carine Seron | mer 18 Juin 2014 | Imprimer

Afin de célébrer dignement les dix ans de sa réouverture, l’Opéra de Lille a offert à son public, les 18 et 19 juin 2014, une soirée détonante et audacieuse constituée d’un diptyque cyclothymique, avec la création d’Orfeo 14, court opéra du jeune compositeur berlinois Helmut Oehring (°1961), en version concertante avec mise en espace, suivi de La Querelle, jeu musical et humoristique en forme de « battle » entre les Anciens et les Modernes, respectivement Le Concert d’Astrée et Ictus - les deux ensembles en résidence de la maison lilloise.

Orfeo 14, commande de l’Opéra de Lille, reprend « le thème classique de la Descente aux Enfers » à travers l’œuvre éponyme de Monteverdi et Striggio qu’il actualise par la mise en parallèle avec la nouvelle de Joseph Conrad, Heart of Darkness (1899), brûlot anti-impérialiste qui dénonce l’immoralité du processus colonisateur de l’ancien Congo belge. Les voyages aux confins de l’horreur d’Orphée et de Marlow s’enchevêtrent sans trop se contaminer, de larges citations littérales de l’opéra baroque étant intégrées au cœur d’un paysage sonore fauve, sombre, méandreux et bruyamment moderne (par l’emploi de timbres typiques, claviers électroniques et guitare électrique) que l’on croirait extrait d’une version déjantée de la trilogie cinématographique Le Seigneur des anneaux. La favola in musica monteverdienne est dénaturée, « salie », dans le meilleur sens du terme, pour gagner en réalisme et en immédiateté. Le résultat, qu’il est très difficile d’appréhender à la première écoute, frappe par son originalité mais pêche par son inaboutissement. Le dialogue entre les deux récits, baroque et contemporain, se limite à un collage musical et littéraire, et demeure superficiel. Les caractéristiques esthétiques et stylistiques s’opposent mais s’influencent peu : le baroque est harmonique, collectif et agrège, alors que le contemporain est sonore, individualiste et désagrège, faisant parfaitement écho à une des phrases récurrentes du livret - « Nous vivons comme nous rêvons – seuls ». La surcharge de la partition par l’embryon de mise en scène tend à la caricature et obscurcit l'oeuvre, qui aurait grandement bénéficié d'une présentation plus sobre et lisible. Le doublage d’Eurydice par une gestuelle « énigmatique » exécutée par une actrice spécialisée en langue de signes et l’atmosphère ésotérique manquent de sincérité et de raison d’être.    

Le rôle borderline de Kurtz, figure du Mal, semble avoir été cousu sur mesure pour le génialissime performeur vocal et contrebassiste Matthias Bauer, diaboliquement habité, auquel nous tirons notre chapeau bien bas. Les notes piano/pianissimo de Laura Claycomb, lumineuses et éthérées, sont a contrario divinement envoûtantes ; dommage que l’interprétation de la soprano ne soit pas davantage différenciée stylistiquement – la ligne baroque appelle plus de retenue et de nuance dans le vibrato et le lyrisme. La prestation du ténor John Mark Ainsley fut particulièrement propre et soignée, tandis que celle du jeune contre-ténor Rodrigo Ferreira, plus parlée que chantée, a révélé quelques tensions dans l’aigu et un manque d’aisance dans les changements de dynamique. Le Concert d’Astrée et Ictus ont parlé d’une seule voix, avec clarté et maîtrise.


Tom Pauwels (Orphée) © Frédéric Iovino

La seconde partie de soirée, La Querelle, beaucoup plus légère, consista en un petit quizz musical à trois niveaux, joyeusement animé par le comédien Jean-François Sivadier, auquel les deux adversaires du jour, Le Concert d’Astrée et Ictus (dont les musiciens avaient délaissé leur tenue de scène pour une tenue plus « casual »), devaient répondre tour à tour par des extraits de leur répertoire de prédilection : se sont succédés des hits de Henry Purcell, Heinz Holliger, Giulio Caccini, Georg Friedrich Haendel, Anton Webern, Antonio Vivaldi, Alexander Schubert, Oscar Strasnoy et Michel Delpech. L’idée, simple, attribuée à Jean-Luc Plouvier (directeur artistique d’Ictus), s’avère redoutable d’efficacité : dans un climat de détente et de bonne humeur, des notions, telles que le son, le soupir amoureux ou le cosmos (!), furent – l’air de rien - abordées et développées, chaque esthétique affirmant la singularité de son langage et de sa sensibilité. Le mérite revient essentiellement aux deux ensembles qui ont joué le jeu jusqu'au bout (irrésistible Emmanuelle Haïm en diva contrariée et contrariante) sans jamais sacrifier la qualité. Il reste à espérer que cette expérience vivifiante sera réitérée !   

Note : le début de soirée fut retardé par une intervention des intermittents du spectacle (les « InterLuttants ») dont on déplore, une fois de plus, l’agressivité verbale et physique (certains ont failli en venir aux mains avec des spectateurs en moins de cinq minutes…), peu compréhensible et totalement déplacée, à l’égard d’un public et de journalistes qui partagent leur intérêt, voire leur passion, pour l’art et la culture. Le public d’opéra, peu importe l’image bourgeoise qu’il peut véhiculer, n’est pas un « punching ball ».  
 
 

 

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