Beaux tableaux, sens obscur

Medúlla - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | mer 04 Février 2015 | Imprimer

C’est un spectacle peu banal que La Monnaie offrait en création mondiale mercredi dernier : sous le titre Medúlla, opéra inter-générationnel, on présentait une mise en scène du célèbre album de Björk datant de 2004, sorte d’amplification scénique d’une musique au départ destinée au disque et  a priori adressée à un public beaucoup plus large que celui des salles d’opéra. 

Pour ce spectacle qui présente toutes les caractéristiques d’un sacrement, Sjaron Minailo a imaginé un dispositif scénique central occupant une très grande partie de l’espace, délimité sur quatre côtés par des écrans de tulle tendu, au sein duquel se meuvent les chœurs, les solistes et la percussion. Le public est disposé tout autour sur trois rangs, tandis que le chef dirige l’ensemble depuis une mezzanine, son image relayée par écran pour qu’il soit visible de tous les participants quelle que soit la direction dans laquelle ils sont tournés. Pas de décor, mais une lumière qui sculpte l’espace, quelques accessoires et des costumes très originaux, entièrement blancs pour les très nombreux choristes, avec un relief réalisé par un savant découpage du tissu et de petits chapeaux cloches qui les font ressembler à des moutons avant la tonte. Les solistes eux ont droit à la couleur et à des motifs géométriques, dans un style très télévisuel qui rappelle les feuilletons de science-fiction des années 70. Le visuel est assez beau, les (très) jeunes choristes évidemment émouvants, mais on aimerait en comprendre d’avantage. 

En effet, tous les chanteurs semblent participer à un rite fédérateur, assez dans l’air du temps, mais son contenu exact reste très mystérieux. Ni le texte des chansons, d’ailleurs largement incompréhensible et non surtitré, ni les éléments d’une sorte de chorégraphie ni les quelques explications données dans le programme ne permettent de saisir une trame, une intrigue ou le début d’un livret. Le spectateur reçoit, dans un contexte purement émotionnel, une suite de tableaux visuellement très réussis, à partir desquels chacun  sans doute peut proposer sa propre trame pour donner sens au spectacle. On sent néanmoins, de la part du metteur en scène et des concepteurs du projet, la générosité d’une proposition bien conforme aux poncifs idéologiques de notre temps, prônant la mixité, la rencontre avec l’autre, le rapprochement des générations (les jeunes choristes d’une part et les solistes choisis dans la génération des aînés d’autre part) mais dans un cadre liturgique, quasi religieux, entièrement ritualisé qui pose quand même quelques questions : l’homme (la femme) y apparaît uniquement dans sa dimension collective, tribale, soumis à quelques pontes, sans place aucune pour la liberté individuelle ou le libre arbitre. Dans un tel climat entièrement centré sur l’émotion, pas de place pour l’éveil des consciences et le cheminement de la raison, la recherche de sens, l’expérimentation de soi.

La chanteuse islandaise Björk et sa musique sont bien connues du grand public, elles jouissent d’une diffusion mondiale très efficace. La dilatation de la partition aux dimensions d’un spectacle entier (80 minutes) offre un climat sonore d’une grande homogénéité, sans grand relief cependant, et apporte aussi son lot de difficultés de réalisation. Les chanteurs très peu soutenus par une partie instrumentale réduite en deçà du minimum (percussions et synthétiseur uniquement) peinent à maintenir le diapason ; ils se trouvent aussi fort dispersés et fort à découvert dans un dispositif scénique éclaté qui ne facilite pas la communication entre-eux. Leurs voix sont amplifiées, pour mieux s’harmoniser avec le son du synthétiseur semble-t-il, ce qui n’est pas non plus pour favoriser l’harmonie du rapport avec le public. Le côté extrêmement flou de la définition de leur personnage ne facilite pas non plus l’investissement scénique des chanteurs, limité à quelques gestes amples aux formes incantatoires peu explicites.

Le casting vocal réunit de très grandes voix plus tout à fait jeunes, parmi lesquelles on a retrouvé avec un immense plaisir la soprano afro-américaine Roberta Alexander, timbre voluptueux et port de reine, mais qui semble se demander ce qu’elle est venue faire là (nous aussi…), la mezzo Mireille Capelle, le ténor Kevin Walton, pas en très grande forme, et la basse majestueuse du géant Frode Olsen, aussi impressionnant par le timbre que par la taille. Grande découverte, la voix de gorge de Jackie Janssens qui produit des sons d’une étrange animalité, semblant venir d’avant les siècles, et qui fait naître une émotion mêlée de crainte et de mystère.

La prestation des choristes est d’une étonnante qualité, derrière laquelle on sent la rigueur d’un travail approfondi et bien mené et l’enthousiasme d’une jeunesse justement fière de cet aboutissement.

 

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