Art sale

Mathis der Maler - Dresde

Par Yannick Boussaert | ven 20 Mai 2016 | Imprimer

Mathis der Maler ne fait guère d’émules chez nos programmateurs lyriques, pas plus en France qu’ailleurs. Aussi son entrée à l’Opéra de Paris en 2010 avait été saluée en tant que telle, indépendamment de l’excellence de l'interprétation. De même, il faut saluer les représentations à Dresde de cette œuvre maitresse d’Hindemith. Six années entre ces deux productions, c'est long pour un opéra qui, si moderne soit-il (1934), s’offre facilement à l’écoute, comporte de beaux rôles, de belles scènes où la musique se fait drame… en somme, tout ce qui fait théâtre. On le comprend d’autant moins que le livret et ses thématiques sont riches : guerre de religion, lutte des classes, place et utilité de l’art dans la société, engagement ou détachement de l’artiste alors que les doutes de Mathis face à la guerre et aux révoltes épousent ceux d’Hindemith confronté au régime nazi.

A Paris, Olivier Py arrivait à explorer peu ou prou chacun de ces axes. A Dresde, la proposition de Jochen Biganzoli se concentre pendant les cinq premiers tableaux sur la question artistique et la place de l’artiste dans la société. L’action est déplacée à notre époque où Longo, Lichtenstein, Richter ou encore Monet seront conviés tant par leurs œuvres que par leurs écrits avant chaque lever de rideau. Mathis, témoin de l’action cherche l’inspiration dans les personnes qu’il rencontre (notamment les femmes), et les situations. Chez le Cardinal Albrecht, son refus de peindre tourne au « happening ». De rage il brise une glace et macule de sang un crâne doré, art bling-bling s’il en est. L’intelligence du propos ne fait pas de doute, mais elle évacue les autres thématiques : les factieux s’affrontent au tir à la corde ; la révolte paysanne devient un guerre civile moderne sans que l’on comprenne trop son lien avec le livret. Le metteur en scène allemand attend le sixième tableau et le rêve de Mathis pour approfondir le sens de son travail. Le retable d’Issenheim est mis aux enchères devant une foule de d’acheteur mort-vivants. L’art a perdu son sens, seule compte sa valeur marchande : le foule emporte ses emplettes dans des sacs estampillés « art sale » (vente d’art). Les « alleluias » d’Albrecht et de Mathis qui concluent le tableau n’en sont que plus grinçants. Le septième tableau opère un retour en arrière. Avant le lever du rideau, défile l’édit nazi qui interdit la représentation de Mathis en 1934. Regina s’en va avec son violon, Mathis, assimilé au compositeur, renonce à la protection de l’Eglise. L’art a perdu sur toute la ligne : maintenant face à la barbarie, demain face au mercantilisme.

A cette stimulante proposition scénique répond une distribution très engagée et homogène. Markus Marquard supporte le rôle titre avec bravoure et endurance où seule manque la compassion dans les premiers tableaux. Voix claire et facile, John Daszak se joue de l’écriture très tendue d’Albrecht. Annemarie Kremer est confondante en Ursula. Son timbre corsé et sa puissance certaine lui permettent nuances et éclats qu’elle fond avec intelligence dans les situations. Michael Eder (Riedinger) construit son personnage noble autour d’une ligne irréprochable où seule la puissance fait quelque peu défaut. Les deux conseillers du Cardinal, Capito (Tom Martinsen) et Pommersfelden (Matthias Henneberg) sont aussi convaincant vocalement que scéniquement. De même pour la Regina sensible d’Emily Dorn qui monte en puissance toute la soirée durant. Christa Mayer (la Comtesse) démontre en une seule scène toutes ses qualités de diseuse. Quelques ombres émaillent ce tableau d’ensemble, notamment Gerald Hupach (Sylvester) dont l’engagement ne saurait racheter les problèmes de justesse récurrents. On se console bien vite à l’écoute des chœurs où les ténors sont lumineux.

Simone Young soutient les trois heures de représentation par une belle dynamique construite sur des percussions souvent mises en avant. L’ensemble est efficace, les crescendo bien menés et le plateau jamais mis en difficulté dans les tutti. Léger regret, il manque quelques enluminures à cette solide architecture.

 

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