Noirs délires

Macbeth Underworld - Bruxelles (La Monnaie)

Par Benoit Jacques | ven 20 Septembre 2019 | Imprimer

La création d’un nouvel opéra reste un événement qui ne manque jamais de susciter l’émoi dans la lyricosphère. Quand le compositeur qui doit donner naissance à cette nouvelle contribution au répertoire lyrique s’appelle Pascal Dusapin, les attentes prennent encore plus d’ampleur et se nourrissent de tous les bruissements qui entourent la gestation du nouveau projet. A plusieurs reprises, Dusapin a brillamment démontré que son talent s’épanouit pleinement dans une forme aussi polymorphe que l’opéra : ses affinités avec la littérature ont déjà produit 7 opéras, dans trois langues différentes, et il ne manque jamais de s’investir personnellement dans la rédaction du livret. Sa palette d’orchestrateur se renouvelle constamment et témoigne de sa curiosité, tant pour l’électronique que pour le cymbalum ou l’archiluth. Camille De Rijck a recueilli les explications du compositeur sur la genèse de Macbeth Underworld et sur la connivence qui l’unit à son chanteur Georg Nigl. 

Adepte convaincu du travail en équipe, Dusapin s’est assuré la collaboration de deux créateurs aussi polyvalents que lui, mais qui ont déjà prouvé leur profonde connaissance du grand barde anglais. Frédéric Boyer, romancier, poète, homme de théâtre, éditeur et traducteur, est familier de Shakespeare dont il a traduit le théâtre et les sonnets. Le courant est parfaitement passé entre le compositeur et lui pour élaborer livret et musique en interaction constante. Les deux hommes se sont d’ailleurs promis de se lancer très vite dans un nouveau projet commun. Pour la mise en scène, ils se sont tournés vers un jeune talent, l’acteur Thomas Jolly qui a porté à la scène les trois parties de la pièce-fleuve de Shakespeare, Henry VI, un marathon de 18 heures ! Il n’avait jusqu’ici signé que deux mises en scène d’opéra, toutes deux saluées sur ce site : Fantasio d’Offenbach et Eliogabalo de Cavalli. Il vient en outre d’être nommé directeur du Quai-Centre dramatique national d’Angers. Si on adjoint à cette équipe le talent musical d’Alain Altinoglu, familier de l’oeuvre de Dusapin, on réalise que la création de ce 20 septembre se présentait sous les meilleurs auspices.

La pièce, conçue en un prologue et huit chapitres, nous emmène dans une double temporalité : dans un monde parallèle ou onirique, les protagonistes revivent et ressassent en boucle leurs méfaits, et en même temps les grands moments de ce drame sont décrits l’un après l’autre. Le tout se déroule dans une continuité totalement fluide, grâce au dispositif scénique subtil et brillant de Bruno de Lavenère et aux lumières d’Antoine Travert. Dès le prologue jusqu’au noir final, la scène propose constamment d’autres tableaux, par le biais de rotations de tout ou partie des éléments de décor. Durant tout le spectacle, près de deux heures d’une seule traite, on a l’impression de ne jamais voir le même décor. Les éléments qui pivotent sur eux-mêmes ou s’emboîtent évoquent les rouages d’une horloge qui avance inexorablement ou remonte le temps pour repasser encore et toujours les crimes monstrueux du couple Macbeth. Les diverses structures du décor appartiennent à la nature – essentiellement des arbres morts –  ou esquissent des bâtiments, nous ramenant au monde des humains. Les lumières nous maintiennent sans surprise dans un univers sombre et nocturne. Mais ici aussi les atmosphères évoluent constamment et subtilement, changeant parfois au rythme de la musique, apportant une touche de rouge ou transperçant les structures pour nous éblouir. 


© Baus

La partition soutient parfaitement le déroulement inexorable de la pièce, nourrie de noirceur et baignée de folie. De longues notes tenues constituent le fil sur lequel le texte et le drame progressent, mais de nombreux événements viennent rompre la longue progression vers le paroxysme final. Dusapin apporte quelques couleurs spécifiques à son orchestre : un archiluth nous renvoie à Dowland et crée des intermèdes plus intimes, un orgue soutient de ses longs accords et par ses multiples registres colorie et dynamise quand il le faut. Enfin les percussions nous surprennent par des nouvelles sonorités inouïes et contribuent aux ruptures. Certains des instruments proviennent de la collection personnelle du compositeur. 

Pour donner vie à la pièce, huit chanteurs : il y a le couple maudit, Macbeth et Lady Macbeth, un Spectre, le Portier, un Enfant et les Three Weird Sisters, qui nous renvoient aux sorcières de Macbeth. Georg Nigl confirme en tous points l’admiration que lui porte Dusapin. Il habite le personnage de Macbeth en montrant tous ses états d’âme, de l’arrogance violente aux doutes et aux remords. La voix est superbe dans tous les registres et rivalise sans outrance avec les éclats de l’orchestre. Présent dans toutes scènes, Nigl crée de manière totalement convaincante un rôle très lourd, exigeant tant pour le chanteur que pour l’acteur. On n’attendait pas Magdalena Kožená en Lady Macbeth, et le pari n’est pas totalement gagné. Elle reste touchante en proposant une femme ambitieuse, capable de violence effrayante, mais aussi aimante. Pourtant son texte n’est guère intelligible et son registre grave manque de volume, alors même que le rôle a été spécialement écrit pour elle. Le Spectre, celui de Banquo ou de Macduff, veille à rappeler à Macbeth la manière dont il a conquis son pouvoir. C’est la basse islandaise Kristinn Sigmundsson qui assure avec talent ce rôle et sa voix puissante et bien timbrée nous renvoie efficacement au monde spectral, cher à Shakespeare. Autre figure allusive, l’Enfant intervient au début à la fin de la pièce, évoquant tant une éventuelle maternité de Lady Macbeth que l’un des crimes dont les époux ensanglantés ont parsemé leur route. Ce rôle est chanté en alternance par deux jeunes filles issues de la Maîtrise de la Monnaie. Naomi Tapiola a eu le privilège de le créer, avec ce délicat mélange de fragilité et de pureté angélique qui vous touche de manière irrésistible. Graham Clark apporte la touche british indispensable pour rendre pleinement justice à la saveur incomparable de l’idiome shakespearien, si truculent, si riche de musicalité poétique. Il tient le rôle d’Hécate dans le Proloque et surtout celui du Portier, une sorte de bouffon qui perpétue le suave mélange de drame et de dérision qui peuple l’œuvre du barde anglais. Sa voix de ténor, d’un métal bien trempé, convient parfaitement au personnage parfois grinçant imaginé par Dusapin et Boyer. Les Three Weird Sisters enfin, représentent ici les trois sorcières, celles chez qui Macbeth veut absolument entendre son destin, ou plutôt la destinée qu’il espère pour lui, quitte à ne pas lire la réalité des oracles. Ici, ce sont elles qui mènent la danse, présentes dans plus de la moitié des chapitres. Etant « sœurs bizarres », Dusapin leur a réservé l’écriture la plus exigeante, d’une virtuosité comparable à celle de Penthesilea* ou de Medeamaterial. Le défi est relevé haut la main par Ekaterina Lekhina, Lilly Jorstad et Christel Loetzsch dont les entrelacs pyrotechniques ponctuent un jeu de scène très physique.
Finalement, le fait de considérer l’histoire des Macbeth dans une espèce de flashback les rend presque pathétiques : durant toute la pièce, on les voit soit pris d’un remords qui mène au suicide, soit sombrant dans la folie, car incapables de supporter le poids de leurs crimes.

Dans la fosse Alain Altinoglu mène avec une belle rigueur l’Orchestre Symphonique de la Monnaie, en très grande forme, maintenant une tension constante dans la ligne de conduite, tout au long d’une prestation très exigeante. Belle mention également pour le chœur des femmes, qui prolongent avec justesse le trio des sorcières.

En conclusion, le répertoire lyrique compte maintenant une nouvelle version du Macbeth de Shakespeare, une version pleinement réussie, orginale dans son approche, riche de multiples niveaux de lecture et qui restitue avec un profond respect l’inépuisable univers de William Shakespeare. La Monnaie réussit en fanfare sa rentrée placée sous le signe de la double création, puisque la semaine prochaine, le 25 septembre, sera créée une autre commande : Le Silence des Ombres de Benjamin Attahir. Et dans quelques mois, les spectateurs parisiens découvriront à leur tour l'œuvre de Pascal Dusapin, co-commandée par l'Opéra Comique. Et en mai prochain, ce sera au tout de l'Opéra de Rouen Normandie d'accueillir cette production pour deux dates.

* L'enregistrement réalisé par Alain Altinoglu vient de sortir chez Cyprès 

 

 

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