Verdi sang et noir

Macbeth - Tel Aviv

Par Dominique Joucken | mar 17 Mai 2016 | Imprimer

Verdi souhaitait briser définitivement les carcans du bel canto avec son Macbeth. Epris de son cher Shakespeare, il voulait faire entrer à l’opéra le drame pur, le réalisme, voire une certaine laideur. Le spectacle proposé par l’opéra de Tel Aviv rend justice à un tel projet. La mise en scène de Jean-Claude Auvray joue à fond la carte de l’obscur, du sanguinaire et de l’horreur. On ne trouvera rien ici des outrances du Regietheater à l’européenne, mais juste une volonté de coller au livret, tout en se détachant d’un contexte historique trop précis. C’est particulièrement sensible dans les costumes, intemporels et majestueux. C’est aussi vrai des éclairages, encore qu’il soit paradoxal d’en parler dans un spectacle où le noir tient un tel rôle. Tout fonctionne à merveille : le spectateur est pris à la gorge dès la scène des sorcières, frémit au moment du meurtre de Duncan, se demande ce qui va se passer lors des célébrations du couronnement. Après tout, rendre à une œuvre sa fraîcheur est le meilleur service qu’une mise en scène puisse rendre. On passera donc sur quelques bruits de scène incongrus et sur des coulisses parfois trop visibles depuis certains endroits de la salle. Les premières ont leurs petits défauts.


© DR

Musicalement, la situation est plus contrastée. Emmanuel Joel-Hornak semble au début avoir son orchestre bien en main. Il dispose de quelques individualités remarquables, notamment dans les cuivres, et surtout un timbalier et une première flûte absolument remarquables. Mais le travail semble avoir été inégalement concentré. Certains passages sont impeccables, d’autres révèlent des décalages flagrants, au troisième acte notamment, dans le duo Macbeth-Lady Macbeth. Chef et instrumentistes se reprennent par la suite, et terminent en beauté. Des répétitions plus nombreuses et le potentiel de l’orchestre se serait révélé à plein. Les chœurs sont en revanche irréprochables, et tiennent leur partie avec un professionnalisme que rien ne peut troubler, même lorsque la fosse tangue un peu. Et quand instrumentistes et chanteurs communient dans l’excellence, le résultat est bouleversant, comme dans le chœur des meurtriers à l’acte II.

Lucio Gallo est parfois fâché avec le diapason, et il serait facile de pointer ses erreurs. Ce serait bien injuste face à un chanteur qui a l’étoffe du rôle, et dont les réserves de puissance semblent infinies. Le Banco de Riccardo Zanellato offre un chant plus discipliné, encore dans la lignée d’un Donizetti ou d’un Bellini. Sa présence tranquille offre un contraste marquant dans un univers où presque tout le monde semble fou ou hystérique. Excellent Macduff de Gaston Rivero, dont la voix de ténor apporte un rayon de soleil au sein des ténèbres. Mais la grande triomphatrice de la soirée est Maria Pia Piscitelli, qui est à la lettre la Lady Macbeth demandée par Verdi dans sa correspondance : veule, féroce, toxique. Et en même temps technicienne hors pair, capable de parcourir les montagnes russes écrites pour elle par un compositeur qui brise tous les codes observés jusqu’alors. La caractérisation est parfaite, surtout dans les duos avec son mari, où elle prend le dessus de manière insensible mais inéluctable. Beaucoup de grandes artistes se sont cassé les dents sur ce rôle. L’apparition d’une nouvelle titulaire d’une telle qualité est donc un événement en soi, et justifie d’inscrire ce nouveau Macbeth sur l’agenda de tous les lyricomanes qui ont la fibre voyageuse. Pour terminer, on épinglera le Malcolm d’Eitan Drori, qui parvient à donner vie à ce rôle si court par une présence scénique exceptionnelle et une technique de chant souveraine.

 

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