La passion de Luisa

Luisa Miller - Parme

Par Jean Michel Pennetier | sam 19 Octobre 2019 | Imprimer

Au sein d'une riche programmation composée de concerts, récitals, conférences ou expositions, le Festival Verdi de Parme présente quatre titres verdiens. Le Teatro Regio permet l'alternance de deux productions lourdes (I Due Foscari et Nabucco cette saison). Aida est délocalisée à Busseto, dans le cadre intimiste du Teatro Verdi, à une quarantaine de kilomètres. Ces trois années précédentes,  le festival avait offert des opéras au Palais Farnese. Au sein de ce bâtiment, l'ancien théâtre de cour en bois, détruit par les bombardements alliés pendant la seconde guerre mondiale, a été minutieusement reconstruit, mais sans plafond ni cadre de scène. La structure est exposée au milieu de vastes salles en briques. Des gradins étaient disposés devant le monument qui servait ainsi de décor. Le résultat était superbe visuellement, mais l'acoustique difficile en raison d'une réverbération excessive. L'accès posait également des problèmes de sécurité incendie, et le festival a fini par renoncer. Cette saison, le public est accueilli dans un nouveau lieu, la Chiesa San Francesco del Prato, ancienne église reconvertie en prison à l'époque napoléonienne, abandonnée depuis, et qui fait désormais l'objet de travaux de restauration. Les spectateurs sont placés sur des gradins dans la nef, la scène est dans l'abside et l'orchestre est à la croisée du transept. Par rapport au Farnese, l'acoustique nous a paru bien meilleure, peu réverbérée par rapport à ce qu'on entend habituellement dans une église. Voix et orchestre paraissent toutefois un peu lointains, mais la balance est équilibrée. Il n'est pas certains en revanche que le déclivité du parterre soit suffisante pour assurer une visibilité suffisante à tous les spectateurs, d'autant qu'il y a tout de même cinquante rangées de fauteuils. Il faut dire que l'aménagement doit jongler avec les contraintes des travaux, et de multiples assemblages de tubes et de plateformes métalliques.


© Roberto Ricci Teatro Regio di Parma

Face à ces multiples contraintes, Lev Dodin a intelligemment choisi de transformer le destin implacable de Luisa en une sorte de parcours mystique, une passion dont la fin semble être gravée sur le marbre dès le commencement. Les chœurs sont placés dans le déambulatoire, et les solistes dans le chœur (vous me suivez ?). Le décor se limite à quelques praticables et quelques chaises. Les éclairages sont particulièrement soignés pour varier les ambiances. La direction d'acteur reste très statique. Luisa est quasiment toujours présente, victime résignée, que seul son père aime d'un amour sans réserve (rappelons que son amant Rodolfo menace plusieurs fois de la tuer et y parvient d'ailleurs : avec des amis pareils, pas besoin d'ennemis...). La scène finale évoque une cène dénaturée. Alors qu'une immense table a été préparée pour les invités de la noces de Federica et Rodolfo, celui-ci verse du poison dans toutes les carafes de vin (et il y en a seize !), ce qui fait de notre anti-héros un vrai serial killer avant la lettre. Rodolfo boit le vin empoisonné puis le fait goûter à Lisa. Lorsque les deux amants s'effondrent, Walter et Wurm trinquent pour fêter la fin de leurs ennuis, et tombent morts avec toute la noce. La prière eucharistique, « Ceci est la coupe de mon sang (...) qui sera versé pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés » trouve ici une illustration étonnante, mais en résonance avec l'œuvre et le lieu : le vin apporte la mort terrestre et la vie éternelle pour Luisa et son père. Mais quant aux autres...

Le rôle de Luisa Miller exige à la fois des qualités de soprano lyrique à coloratures, et des talents de soprano dramatique, en particulier en seconde partie. Concernant ce premier aspect du rôle, Francesca Dotto est idéale, et campe une Luisa Miller toute en légèreté. Piqués et trilles sont parfaitement exécutés, avec une impression de facilité qui correspond tout à fait au caractère initialement léger et innocent de la jeune fille. Pour les aspects plus dramatiques du personnage, la voix manque de la largeur voulue pour être parfaitement adéquate, mais la jeune soprano séduit par son engagement. Franco Vassallo est le baryton verdien parfait pour le rôle du père Miller qu'il incarne avec noblesse et sensibilité, un legato impeccable et des couleurs variées. Amadi Lagha est certainement la révélation de la soirée et triomphe à l'applaudimètre. La voix est bien projetée, d'une splendide homogénéité sur l'ensemble de la tessiture, le chant d'un naturel total, jamais en force. L'aigu est sans effort. Le ténor franco-tunisien sait également user à bon escient des demi-teintes. Le timbre manque toutefois un peu de caractère, et le chanteur joue davantage sur les variations de souffle que de couleurs. Une seule interrogation : ce jeune chanteur a-t-il raison d'enchaîner les Calaf dans Turandot plutôt que de servir pour l'instant un répertoire plus lyrique, comme un Alfredo Kraus, ou, à leurs débuts de carrière, les Luciano Pavarotti et Roberto Alagna ? Les deux basses sont en retrait par rapport au reste de la distribution. Les voix de Riccardo Zanellato et Gabriele Sagona ont du mal à remplir les lieux et sonnent fatiguées.  Le contralto de Martina Belli est impeccable en Federica, chantée avec applomb et dignité.

Roberto Abbado opte pour une direction assez lente, qui accentue le sentiment d'oppression et d'étouffement de cet ouvrage particulièrement noir. Orchestre et chœurs sont impeccables.

 

 

 

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