Madness in Madrid

Lucia di Lammermoor - Madrid

Par Dominique Joucken | mar 26 Juin 2018 | Imprimer

Heureusement que dans la vie du mélomane, il y a encore des soirées comme celle que vient d’offrir le Teatro Real. Tout s’y conjugue pour suspendre le temps, effacer les tracas quotidiens et élever l’âme d’une façon presque irrésistible vers des régions d’où elle aura bien du mal à partir. Cela commence avec un opéra que l’on croit connaître, mais dont chaque nouvelle audition révèle des trésors cachés. Lucia est un chef-d’œuvre, et pas seulement parce qu’elle met génialement en valeur l’interprète du rôle-titre ; Donizetti y a trouvé l’exact point d’équilibre entre virtuosité et dramatisme, entre longueur et brièveté, entre émotion de la voix soliste réduite à sa plus simple expression et fresques chorales (dont le « sestetto » reste un exemple à peu près inégalé, comme suspendu entre ciel et terre). Confiée à des mains soigneuses, l’œuvre peut soulever une salle, et l’alchimie opère à plein ici. La mise en scène de David Alden transpose juste ce qu’il faut pour ne pas retomber dans l’opéra de grand-papa, et se contente de quelques « clés » pour éclairer l’intrigue d’un nouveau jour : l’omniprésence des ancêtres symbolisés par d’austères photos, l’immaturité de Lucia, la défloraison par Enrico, qui pourra choquer mais qui prend tout son sens au moment où elle est placée. Dans des éclairages grisonnants et magnifiquement dosés, le metteur en scène laisse le mélodrame faire son effet, dirige sobrement ses acteurs, et fait confiance à la partition pour produire ce frisson si typique du bel canto, qui s’est fait un peu rare dans notre époque de défiance vis-à-vis de l’émotion.

Evidemment, il fallait pour réussir une équipe de chanteurs surdimensionnés. Même si le compte n’y est pas totalement, le cast madrilène compte quelques solides pointures. Point de stars, mais de jeunes chanteurs totalement impliqués, avec des moyens qui sont déjà ceux d’une génération dorée. Commençons par le seul qui inspire quelques réserves : Simone Piazzola offre un Enrico veule et ambitieux à souhait, son incarnation fait froid dans le dos. Le timbre est noble et chatoyant, la justesse irréprochable, mais le chanteur est visiblement nerveux, et parfois mis en difficulté au niveau rythmique. Sa puissance est parfois problématique, surtout qu’il est confronté à des partenaires qui semblent n’avoir aucun problème à faire pleuvoir les décibels. Marko Mimica est un Raimondo qui évoque irrésistiblement Samuel Ramey, avec ce bronze dans la voix qui peut tour à tour tonner et s’attendrir jusqu’à l’extase. L’Arturo de Yije Shi, incroyablement fagotté dans son costume à paillettes, est d’une telle grâce, d’une virtuosité si aérienne, d’une telle facilité d’aigu qu’il ferait de l’ombre au premier ténor, si celui-ci n’était incarné par un Ismael Jordi au sommet de son art. Dès les premières notes du duo avec Lucia, toute la puissance nécessaire est déployée, alors que tant de ses confrères abordent le rôle sur la pointe des pieds. Lui se jette dans la fournaise avec une ardeur touchante. Son engagement se fait toutefois avec une pleine conscience de ce qu’est la grammaire donizettienne, qui interdit de pousser le son, de brailler ou d’épaissir le trait. Tout est donc dessiné avec finesse, et l’usage pertinent du falsetto achève de composer un portrait parfaitement convaincant. Autant Edgardo aborde son rôle toutes voiles dehors, autant la Lucia de Venera Gimadieva semble au début marcher sur des œufs. Son « regnava nel silenzio » est chanté sotto voce, avec une délicatesse qui force le public au silence complet. Choix vocal de prudence, ou injonction du metteur en scène qui veut insister sur l’immaturité affective du personnage, qui nous est présentée comme une femme-enfant ? Impossible de trancher, mais les scènes suivantes la voient déployer ses moyens avec de plus en plus d’assurance, jusqu’à une scène de la folie où elle ose tout, alternant le cri et la note, dialoguant avec un harmonica de verre aussi diaphane qu’elle-même, toujours maîtresse de sa ligne, de sa justesse, de ses moyens. C’est une Lucia d’avant Callas, qui assume pleinement le côté « rossignol » du rôle et ne sacrifie jamais la pure beauté du son, mais pour peu que l’on accepte cette optique, une des grandes titulaires du rôle chante ce soir, sous les vivats d’un public ébahi.

Si Lucia est un opéra de solistes, le chœur y a une place essentielle. Il faut voir les chanteurs du Teatro Real envahir la scène en dansant chaque fois que l’occasion leur est donnée, déclamer fièrement leurs parties dans les scènes de fête, suspendre le temps autour du sextuor, contempler la folie de l’héroïne avec consternation. Les Parisiens connaissent bien Daniel Oren. Si certains ont pu trouver sa baguette insuffisamment poétique dans le répertoire français, il faut reconnaître que sa battue est redoutablement efficace ici, et qu’il sait ménager des moments de pure contemplation, forçant sa puissante phalange à des silences qui sont autant d’extases éperdues. Pour tous ceux qui auront le courage d’affronter la fournaise qu’est Madrid au début de l’été, il y a des représentations jusqu’au 13 juillet.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.